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Théâtres à venir — Semaine du 30 janvier au 5 février 2017

Théâtres à venir — Semaine du 30 janvier au 5 février 2017

Janvier se meurt, et, avec février, c’est une frénésie de représentations qui s’éveille. J’ai ici sélectionné trois spectacles particulièrement attrayants, mais la programmation strasbourgeoise actuelle est du même tonneau : je m’attends à de très bonnes pièces.

 

 Poudre Noire

Mise en scène de Simon Delattre, Rodeo Theatre, texte de Magali Mougel

 

Linogravure © Simon Delattre

Travaillant la figure du fantôme, l’introspection des êtres, et la question de l’émancipation, Poudre Noire se pose comme une expérimentation dans le champ de la

marionnette contemporaine. Jeux d’ombres et de lumière, d’apparitions et d’évanouissements en tous genres. Je m’attends à une ambiance oppressante et fabuleuse. Je suis curieux.

Ce spectacle se joue sur la grande scène du Théâtre Jeune Public, 7 rue des balayeurs

Mardi 31 janvier à 14h30, mercredi 1er février à 10h et 20h30 et jeudi 2 février à 20h30

Durée du spectacle : 1h15

 

Erich von Stroheim

Mise en scène de Stanislas Nordey, texte de Christophe Pellet

 

© Jean-Louis Fernandez

Je retrouve dans le générique un concentré de visages familiers. La nouvelle création de Stanislas Nordey ne semble pas s’écarter de son champ de travail habituel. Personnages désaxés, situation transitoire questions de société, de sexualité, d’humanité. Les trois acteurs sont tous très proches du directeur. Deux artistes associés : Emmanuelle Béart, actrice à la renommée qui se passe de précisions, présente dans nombre des monuments de Nordey depuis 2010, et Laurent Sauvage, acteur aux allures de vieux fauve et à la présence écrasante, habitué lui aussi de ces spectacles. Enfin, Thomas Gonzales, qui comme ses deux camarades était acteurs dans la dernière création de Nordey : Je Suis Fassbinder. Ajoutez à cela l’auteur de la pièce, Christophe Pellet, connu pour ses écrits subversifs, et vous comprendrez qu’avec Erich von Stroheim, je m’attends à un coup de boutoir de l’ampleur des derniers spectacles de Nordey au TNS. Je verrai cela demain soir.

Ce spectacle se joue au TNS salle Koltès, 1 Avenue de la Marseillaise

Du mardi 31 janvier, mercredi 1er, jeudi 2, vendredi 3, samedi 4, mardi 7, mercredi 8, jeudi 9, vendredi 10, samedi 11, mardi 14 et mercredi 15 février à 20h, et dimanche 12 février à 16h.

N.B. Je ferai bien entendu une critique de ce spectacle, mais peut-être celle-ci n’arrivera-t-elle qu’après la rencontre avec Stanislas Nordey et son équipe à la librairie Kléber, samedi 4 février à 14h.

 

Le Chien, la nuit et le couteau

Mise en scène de Louis Arene, Munstrum Théâtre, texte de Marius von Mayenburg

 

© Munstrum Théâtre

Je relie cette pièce aux deux précédentes. Éditée à l’Arche comme Erich von Stroheim, mais dans une ambiance semblable à cette de Poudre Noire. Entre les ombres, un personnage, égaré dans un monde inconnu, va errer dans sa propre nuit. Introspection fantasmagorique, nouvelle variation du pays des merveilles, dans une teinte sombre, le texte de Marius Von Mayenburg taillade vif l’individu et sa société.

Ayant adoré la représentation du Moche en mars dernier par la troupe amatrice La Théâtropée, je me réjouis de découvrir une nouvelle mise en scène d’un texte du jeune auteur allemand. De plus, le travail de cette compagnie autour de l’accessoire ancestral qu’est le masque, et ses diverses expérimentations me semblent du plus grand intérêt.

Ce spectacle se joue au TAPS Laiterie 10 Rue du Hohwald

Mardi 31 janvier, mercredi 1er, jeudi 2 février et vendredi 3 février à 20h30, et samedi 4 février 2017 à 19h00

Durée du spectacle : 1h15

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Je suis censé me rendre à sept représentations théâtrales cette semaine. Les articles sortiront donc au mieux selon mes possibilités de rédaction.

Bons spectacles à vous !

Un regard sur La fonction Ravel — Claude Duparfait — TNS

Un regard sur La fonction Ravel — Claude Duparfait — TNS

J’aurais pu devenir fou, ce matin-là de 70. Réellement fou. J’aurais pu me retrouver illico à l’asile terrifiant de Prémontré dans la forêt sombre de Saint-Gobain, le soir même de ce matin-là, car ça n’était vraiment pas pour de rire. J’aurais pu réellement mourir, le soir même de ce matin-là. Je me suis senti soudain comme atrocement pétrifié par la bêtise et par la cruauté de ma classe. Pétrifié. Cyanosé. Une cyanose de l’esprit.

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Il est, dans la vie d’un homme, des rencontres qui chamboulent l’être à tel point qu’elles deviennent les jalons déterminants de son existence. Événements souvent fortuits, presque manqués, connus sans le vouloir, elles apparaissent d’autant plus merveilleuses qu’elles sont le fruit d’un hasard incompréhensible. C’est une rencontre de cette nature qui est au cœur, non seulement du spectacle qui nous intéresse aujourd’hui, mais également de son concepteur : Claude Duparfait. La découverte de Maurice Ravel, à travers le transistor Phillips D-5102 dérobé un jour dans la cuisine de ses parents.

Maurice Ravel, 1925, BNF

Dans cette maison triste, construite par son père garagiste, l’enfant s’enlisait dans un silence de l’âme. Une scolarité difficile l’avait conduit dans l’une de ces voies de garages, où les établissements scolaires rassemblent leurs mauvais éléments pour purger les autres classes. Concentré de cas sociaux et d’échecs en tous genres, ces assemblées condamnent leurs membres d’office à un avenir clos et médiocre. C’est en prenant conscience de sa situation que le petit Claude eut une crise de mort, un matin — qu’il se sentit prêt à mourir, au milieu de la classe, devant des camarades indifférents. « La fibre artistique de mon père a été étouffée par une sorte de dictât social. La société a étouffé cette fibre artistique de mon père. Elle a sauvagement piétiné ses jardins de Livie, ses iris. Et en les piétinant, elle lui a également appris à les piétiner lui-même. » dit-il. Et, dans cette salle de transition de 4e et de 3e, à Laon dans L’Aisne, en Picardie, il sentit ce matin-là toute la terreur d’un monde qui se refermait sur lui.

Adaptation théâtrale d’un texte publié en septembre 2016 aux Solitaires Intempestifs, la fonction de Ravel a été créée en 2016 au CDN Besançon Franche-Comté. Claude du parfait co-signe la mise en scène avec Célie Pauthe (directrice actuelle dudit CDN). Il faut noter que la version présentée au TNS en janvier 2017 est légèrement différente de la création initiale, puisqu’elle ne comporte pas la projection vidéo (créée par François Weber) murale initialement présente.

Claude Duparfait et François Dumont ©CDN Besançon Franche-Comté

Sauvetage musical — Un homme à l’amer

L’enfance est ce moment douloureux de l’incertain. Dans la Picardie de 1970, l’enfant Duparfait n’a personne pour parler de cette violence qui l’envahit. Il est écrasé par l’odeur répugnante et spécifique à la classe dans laquelle il entre — la règle tacite et incontestable qui lui est imposée, ainsi qu’à ses parents : il n’ira jamais loin dans les études. Car comment faire autrement que de revêtir pour toujours l’habit de bêtise et de nullité et de violence, lorsqu’on entre dans une salle grise, en automne, dans la classe-abattoir d’un collège de Laon dans l’Aisne ? On devient une bête brute, reproduisant des schémas transmis sans y penser par des générations d’abêtissement commun. Une chair froide avant d’avoir vécue, épicée de remord et poivrée de regrets.

Que peut alors la musique pour intercéder dans de tels problèmes, de telles entraves ? C’est avec un plaisir frénétique, à la limite de l’inquiétant, que l’enfant s’est plongé dans l’œuvre de celui qui avait su transmettre une si belle vibration à travers le transistor grésillant. Guettant ses diffusions dans la grille des programmes de France Musique, le jeune Claude se lia à un homme mort depuis plusieurs décennies. Il devint chercheur de diamants. Non pas pour s’enrichir, mais pour se libérer, se compléter, et ouvrir ses horizons. L’utilité absolue de l’art fut proclamée.

Il y a quelque chose de proprement magnifique dans les liens que nous tissons avec des individus disparus — parfois depuis des siècles ! De ce qu’ils nous ont laissé d’eux, nous bâtissons une relation. Nous les faisons survivre par notre mémoire, notre écoute, et, en échange, ils nous emplissent de cette essence de vie qu’ils avaient consignée dans leur œuvre des années auparavant. Ainsi Ravel instruisit-il le petit Claude. Avec lui, l’enfant découvrit Apollinaire, Rimbaud, Mallarmé, Collette, et il intégra — non sans fracas — le second cycle.

Claude Duparfait et François Dumont © Élisabeth Carecchio

Maurice le guida des années durant, jusqu’en juin 1981, au baccalauréat de français. Les longues mesures du Concerto pour la main gauche vinrent résonner dans la chair de Claude qui récitait, et chorégraphiait, Le Désastre de Lisbonne à son examinatrice (17 !). Puis ce fut la libération finale, le départ pour Paris et un chemin foulant les scènes des théâtres. Avec toujours, sous la peau, la musique de son Maurice. Cette fusion intime du corps à l’harmonie est une alchimie proprement miraculeuse, que la scène rend visible.

Fantaisie au plateau

C’est un spectacle réjouissant que de voir l’homme bouger au rythme d’une musique qu’il connaît depuis l’enfance, et qu’il aime toujours autant. Ses sourires sont épanouis et sincères, ses sautillements joyeux et son regard papillonnant. Habité d’un feu enfantin, Claude Duparfait virevolte autour de piano noir qui occupe l’espace beige. Une foule de transistors patiente en fond de scène, énormes témoins au regard des minuscules appareils d’aujourd’hui.

La musique habite la scène avec une rare puissance. Elle n’est pas diffusée dans les haut-parleurs à partir d’enregistrements, mais naît dans l’instant, sous les mains de François Dumont. Le talent de ce virtuose est à la hauteur des envolées de Duparfait. Les mains courent sur le clavier et font raisonner la musique fraîche et limpide. Sa cohabitation avec le texte, sans que le rapport soit-celui d’un concert-lecture, fut l’objet d’un long travail. Les deux hommes évoluent d’intelligence dans un rapport si étroitement mêlé que Duparfait s’assoit parfois lui-même sur le banc de pianiste, et joue quelques notes, guidé par son comparse. C’est une fantaisie théâtrale où la parole et la musique coexistent sans que l’une prenne le pas sur l’autre.

Claude Duparfait danse, depuis des années, sur la musique de Ravel (il dit aussi convoquer ponctuellement Bartók ou Mahler). La musique le fait avancer. Il marche sur le plateau au rythme d’une mélodie qui vibre intérieurement, pour lui seul d’ordinaire — et pour le spectateur exceptionnellement. Entendre ces morceaux est la marque d’une introspection publique indéniable. La musique l’habite à tel point qu’il chante parfois son texte, et fort bien. Le spectacle prend alors des airs de cabaret délicat où la vedette, accoudée au piano, narre les fresques de la Villa Livia, à Rome. Les peintures de cette maison où vivait l’épouse d’Auguste représentent un espace luxuriant peuplé de fleurs, d’arbres et d’oiseaux. Claude Duparfait s’est émerveillé de ce jardin de pierre, salon incrusté de nature. Au retour de ses vacances, il narre l’Italie à ses parents, avec des formules excessives qui semblent déplacées sous le papier peint de Laon.

Fresque du Nymphée souterrain de la Villa Livia, conservée aujourd’hui au Musée national romain

Lorsque les transistors sont allumés, non sans comique, ils diffusent simultanément une grésillante version de l’incontournable Boléro. Bien qu’il ne s’agisse plus d’une musique née dans l’instant, cette marque du passé est touchante. Le son jaillit bel et bien des appareils et découpe l’espace d’une singulière façon. Nous entendons la même musique que le jeune Claude, il y a quarante ans. Un enfant qui n’a jamais appris le piano, instrument bourgeois refusé par ses parents malgré le soutien d’une grand-mère adorée. Cartomancienne et chanteuse, Duparfait l’incarne un temps en enfilant une jupe plissée. Il s’amuse à la faire tournoyer en dansant autour du piano, avec un plaisir simple et joyeux, une candeur qui éclabousse la scène.

Reconnaissance intime

Ce n’est pas Ravel, c’est Maurice. Maurice, comme un vieil ami, que les parents de Duparfait finirent par inviter à leur table et dans leur quotidien. Cette dissonance sociale apportée par leur fils, divergence inattendue, ouvre une fenêtre d’air frais dans la maison immobile.

Je ne saurais exprimer sans trop m’afficher-moi même le profond plaisir que me fit ce spectacle. Est-ce parce que j’ai connu ces classes cul-de-sac qui servent de dépotoirs aux grands collèges et lycées de France ? Parce que j’ai fait, moi aussi, et aussi jeune, des rencontres à travers les âges et la musique qui me tirèrent de la catatonie existentielle où une routine maligne m’avait enfermé ? Est-ce enfin parce que cet homme qui vibre au rythme des cordes a quelque chose de profondément touchant, et d’universel ? Je ne peux me prononcer — ne veux me prononcer même — et laisse les réponses à la discrétion de chacun. Dans cette forme fort simple, soliloque musical, il y a une densité de sens — intellectuel et sensuel — bien plus épaisse que dans nombre de productions massives, fortes d’une architecture laborieuse.

Il y a encore beaucoup à dire sur ce spectacle, qui brasse des questions politiques et sociales autant que des sujets intimes et psychologiques. C’est pourquoi je vous invite à écouter l’émission que Vincent Josse a consacré à La Fonction Ravel sur France Inter, le 19 septembre dernier, avec Claude Duparfait et François Dumont.

La Fonction Ravel se jouera également ce soir, samedi 21 janvier, à 20h, en salle Gignoux du TNS. La représentation est gratuite, mais il ne reste plus de place en réservation. Cependant, le jeu en vaut la chandelle, et s’inscrire sur la liste d’attente vous permettra peut-être d’assister à un moment d’une rare intensité.

Durée du spectacle : 1h 20

Que vous ayez eu la chance ou non d’assister à une représentation, il est possible de poursuivre le plaisir. Il existe en effet, sur le site de France Culture, un bijou disponible à la ré-écoute : une lecture de nombreux extraits de La Fonction Ravel par Claude Duparfait, accompagné par François Dumont (effectuée le 23 novembre 2016).

Regardez également le teaser du spectacle :

Un regard sur Dom Juan — Jean-François Sivadier — TNS

Un regard sur Dom Juan — Jean-François Sivadier — TNS

Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez
Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez

          Dom Juan, plus qu’un homme, plus qu’un personnage même — qui traverse les époques sous différentes enveloppes au gré de ses incarnations — Dom Juan dis-je, est un symbole. Passé dans le langage courant, cristallisant l’image du séducteur invétéré, on se souvient moins volontiers de sa principale caractéristique : l’impiété. Libertin dans ses mœurs comme dans ses dires, il est l’anti-héros immoral qui semble toujours s’en sortir. Un défi au ciel, qui, poussé à bout, punira l’impudent sans que celui-ci, néanmoins, n’ait consenti à virer de bord.

          Dom Juan est l’une de ces pièces jouées et rejouées qui font partie de l’inconscient collectif. Nous connaissons tous les principaux points de l’intrigue, sans même avoir nécessairement connaissance du texte. Le séducteur, la statue du commandeur, le festin de pierre. Ce qui m’importe donc, lorsque je vais voir — ou plutôt revoir — une représentation d’une pièce hautement classique, c’est bel et bien son interprétation. L’originalité du traitement, le renouveau des visages et les scènes cultes sous une lumière neuve.

          Dans cette version de Jean-François Sivadier — dont le talent pratique n’est plus à prouver, et que j’apprécie particulièrement pour sa Vie de Galilée de 2005 — le rôle-titre est tenu par Nicolas Bouchaud. Ce dernier se retrouve régulièrement dans le rôle titre de classiques montés par Sivadier (La Vie de Galilée, Le Roi Lear, Le Misanthrope…). Ce sont les visages familiers d’un duo récurrent que retrouve le public strasbourgeois — Nicolas Bouchaud ayant captivé lors de son interprétation du Méridien de Paul Celan en octobre 2015.

         Ici, l’acteur campe un Dom Juan jubilatoire, conquérant et affamé. L’œil fou et la bave aux lèvres, visage à la mobilité fulgurante sous une folle mèche blanche, c’est une figure bien éloignée du séducteur au sourire douceâtre que lévite dans les mémoires. Dom Juan est un bandit, un voyou, un criminel des mœurs. Musicien des cœurs, il manipule ses interlocuteurs sans douceur, et l’œil voit sur scène la monstrueuse composition d’un esprit dément en quête de plaisir. Inconstante et dangereuse, c’est une folie bien particulière qui ronge le plateau. Sivadier semble prendre plaisir à consacrer l’ignominie du personnage, dans une scénographie pour le moins somptueuse. Elle est le fruit du travail de Daniel Jeanneteau (qui déjà travailla sur un Molière avec Sivadier, en 2013, et qui comme lui fit ses classes à l’école du TNS), Christian Tirole (aux décors de La Vie de Galilée et du Misanthrope) et de Jean-François Sivadier lui-même. Loin d’un habillage réaliste, la scène est une machine à ressorts multiples qui tremble et se déconstruit au rythme de l’intrigue. Du grand chambardement, troublant et exalté qui laisse pantois, dans sa débauche de fureur et de bruit.

          Le texte est servi avec méticulosité. Les acteurs présentent de superbes voix, font sonner leurs répliques dans une accentuation sans anicroche et jouent des accents comme des masques. Quelques parties légèrement improvisées et autres répliques au public glissées là pour l’occasion font rire volontiers. Le spectacle s’affranchit d’emblée de tout réalisme : la salle comme la scène sont ses espaces de jeu. Que l’on connaisse ou non la pièce, et son détail, c’est un traitement délectable qui s’applique à ces figures et situations. Sganarelle, revêche et tremblant, est la conscience vacillante qui suit le pêcheur. Dépenaillé, moitié vil, moitié veule, pétri de bonnes intentions qui s’effacent devant son intérêt propre. Vincent Guédon est le parfait filou d’arrière-plan, jouant habilement de sa voix sur différents tableaux. Tantôt honnête et semble-t-il vertueuse, tantôt peureuse et caressante, et fort délicate dans sa reprise des Passantes de Brassens — transition musicale idéale entre les deux derniers actes. Notons également l’impressionnante polymorphie de Stephen Butel, qui jongle entre le patois gras du paysan lourdaud, les imprécations d’un gentilhomme au sang chaud, et les manières incertaines de Monsieur Dimanche. Lucie Valon met à profits ses talent de clown pour incarner la paysanne ingénue mais charmante, et La Violette goguenarde. Marie Vialle passe d’une Elvire exaltée au pauvre Francisque mendiant avec un timbre haut et clair. Saluons enfin Marc Arnaud, interprète classique et classieux de l’homme d’honneur, dans ses habits de frère vengeur et de père réprobateur. De tous les interprètes, pas un ne vacille dans le rutilant brasier de la scène.

          Ce spectacle se pose comme une expérience délirante, dont on ressort le souffle court et le sourire au lèvres. Les artifices de théâtre sonnent comme des mystères divins, les figures se succèdent sous les traits d’acteurs qui, en changeant de masque, changent de peau. Nicolas Bouchaud exulte et pétarade un rôle qui semble taillé pour sa démesure et son emphase. Scélérat attachant, faiseur de bons mots et créancier du pardon, Dom Juan est l’interlope garant d’une morale douteuse, qui séduit aussi bien qu’elle dégoûte. Ses ultimes paroles, alors que le feu le ronge et qu’elles pourraient, sur le papier, suggérer que l’impie se rend à la justice divine, sont données sur le ton d’une profonde ironie. Sarcastiques, et sans la moindre marque de remord, ni de terreur. La lumière crue qui tombe sur sa disparition sonne plus comme la fin de l’enchantement, la mort du sensuel, et du plaisir. Tandis que reste seul Sganarelle, dans des ruines de poussière promptement balayées par La Violette, l’amertume aux lèvres et les poches vides.

          Je ne saurais que trop conseiller de se rendre à ce tonitruent spectacle, qui se poursuit le 11, 12 et 13 janvier à 20h et le samedi 14 janvier à 16h, en salle Koltès du TNS.

          Toutes les places ayant été acquises, n’hésitez pas à tenter votre chance en venant vous inscrire à la liste d’attente, ouverte dans le grand hall 45 minutes avant le début de la représentation.

          Durée du spectacle : 2h 30

Plus d’informations sur le site du TNS