Archives de
Étiquette : TAPS

Théâtres à venir — Semaine du 30 janvier au 5 février 2017

Théâtres à venir — Semaine du 30 janvier au 5 février 2017

Janvier se meurt, et, avec février, c’est une frénésie de représentations qui s’éveille. J’ai ici sélectionné trois spectacles particulièrement attrayants, mais la programmation strasbourgeoise actuelle est du même tonneau : je m’attends à de très bonnes pièces.

 

 Poudre Noire

Mise en scène de Simon Delattre, Rodeo Theatre, texte de Magali Mougel

 

Linogravure © Simon Delattre

Travaillant la figure du fantôme, l’introspection des êtres, et la question de l’émancipation, Poudre Noire se pose comme une expérimentation dans le champ de la

marionnette contemporaine. Jeux d’ombres et de lumière, d’apparitions et d’évanouissements en tous genres. Je m’attends à une ambiance oppressante et fabuleuse. Je suis curieux.

Ce spectacle se joue sur la grande scène du Théâtre Jeune Public, 7 rue des balayeurs

Mardi 31 janvier à 14h30, mercredi 1er février à 10h et 20h30 et jeudi 2 février à 20h30

Durée du spectacle : 1h15

 

Erich von Stroheim

Mise en scène de Stanislas Nordey, texte de Christophe Pellet

 

© Jean-Louis Fernandez

Je retrouve dans le générique un concentré de visages familiers. La nouvelle création de Stanislas Nordey ne semble pas s’écarter de son champ de travail habituel. Personnages désaxés, situation transitoire questions de société, de sexualité, d’humanité. Les trois acteurs sont tous très proches du directeur. Deux artistes associés : Emmanuelle Béart, actrice à la renommée qui se passe de précisions, présente dans nombre des monuments de Nordey depuis 2010, et Laurent Sauvage, acteur aux allures de vieux fauve et à la présence écrasante, habitué lui aussi de ces spectacles. Enfin, Thomas Gonzales, qui comme ses deux camarades était acteurs dans la dernière création de Nordey : Je Suis Fassbinder. Ajoutez à cela l’auteur de la pièce, Christophe Pellet, connu pour ses écrits subversifs, et vous comprendrez qu’avec Erich von Stroheim, je m’attends à un coup de boutoir de l’ampleur des derniers spectacles de Nordey au TNS. Je verrai cela demain soir.

Ce spectacle se joue au TNS salle Koltès, 1 Avenue de la Marseillaise

Du mardi 31 janvier, mercredi 1er, jeudi 2, vendredi 3, samedi 4, mardi 7, mercredi 8, jeudi 9, vendredi 10, samedi 11, mardi 14 et mercredi 15 février à 20h, et dimanche 12 février à 16h.

N.B. Je ferai bien entendu une critique de ce spectacle, mais peut-être celle-ci n’arrivera-t-elle qu’après la rencontre avec Stanislas Nordey et son équipe à la librairie Kléber, samedi 4 février à 14h.

 

Le Chien, la nuit et le couteau

Mise en scène de Louis Arene, Munstrum Théâtre, texte de Marius von Mayenburg

 

© Munstrum Théâtre

Je relie cette pièce aux deux précédentes. Éditée à l’Arche comme Erich von Stroheim, mais dans une ambiance semblable à cette de Poudre Noire. Entre les ombres, un personnage, égaré dans un monde inconnu, va errer dans sa propre nuit. Introspection fantasmagorique, nouvelle variation du pays des merveilles, dans une teinte sombre, le texte de Marius Von Mayenburg taillade vif l’individu et sa société.

Ayant adoré la représentation du Moche en mars dernier par la troupe amatrice La Théâtropée, je me réjouis de découvrir une nouvelle mise en scène d’un texte du jeune auteur allemand. De plus, le travail de cette compagnie autour de l’accessoire ancestral qu’est le masque, et ses diverses expérimentations me semblent du plus grand intérêt.

Ce spectacle se joue au TAPS Laiterie 10 Rue du Hohwald

Mardi 31 janvier, mercredi 1er, jeudi 2 février et vendredi 3 février à 20h30, et samedi 4 février 2017 à 19h00

Durée du spectacle : 1h15

 _______________________________________

Je suis censé me rendre à sept représentations théâtrales cette semaine. Les articles sortiront donc au mieux selon mes possibilités de rédaction.

Bons spectacles à vous !

Mon chagrin ne finira donc jamais ? [Regard sur « Madame Bovary » — Cie La Fiancée du Requin]

Mon chagrin ne finira donc jamais ? [Regard sur « Madame Bovary » — Cie La Fiancée du Requin]

De prime abord, le roman massif de Flaubert ne semble que peu compatible avec la scène du théâtre. Comment rendre compte en quatre-vingt dix minutes, sans grave omission, de l’entièreté de l’œuvre ? C’est à cette gageur que s’est attaqué la compagnie de la Fiancée du Requin. D’abord entre les mains de Paul Emond, qui travailla à l’adaptation du texte, puis entre celles de Gilles-Vincent Kapps et de Sandrine Molaro, à la mise en scène (et également au jeu).

J’avais pu assister, il y a deux ans à Bovary, pièce de province du strasbourgeois Mathias Moritz, au Maillon. J’avais été sensible à cette adaptation très libre du roman, et notamment à la place particulière qu’elle accordait au personnage de Charles. C’est donc secondé par ce souvenir que je me suis rendu au TAPS Scala, ce jeudi 26 janvier, pour vivre une deuxième fois l’expérience de la scène bovarienne.

Le ton est donné d’emblée, avec une scénographie très cinématographique de Barbara de Linburg. Le sol est une immense photographie de brins d’herbe et grimpe légèrement vers le fond de la scène où il est secondé par un panneau, lui aussi entièrement occupé par une photo démesurée : un village de campagne vu depuis une prairie. Diverses ambiances visuelles confortent cette première impression, mais elle demeure discrète.

Récompensé par deux Triomphes au Balcon et nominé au Molière de la révélation Féminine, Madame Bovary a été créé en septembre 2015 au Théâtre de Poche-Montparnasse. Après plus d’un an de jeu dans ledit espace, et un succès considérable, le spectacle vient juste de commencer à tourner, approchant actuellement des 250 représentations.

Retrouvez également la deuxième bande-annonce, plus cinématographique !
 



Le Mythe Bovary

Madame Bovary est l’une de ces œuvres si étroitement mêlées à l’esprit culturel commun qu’elle est qualifiée de classique. Et comme disait le poète, les classiques sont ces livres que personne ne lit et que tout le monde relit. Car l’histoire est connue, au moins dans ses grandes lignes. Emma, mariée à Charles Bovary, étouffe dans son existence morose. Dom Quichotte moderne, le cerveau abîmé par ses lectures de romans galants, et les fantasmes qui les ont accompagnés, elle est épouvantée par la mollesse du quotidien rural et modeste où sa condition l’enferme. Alors elle se débat. Madame Bovary c’est la lutte d’une femme contre une société, un ordre et les mœurs qui vont avec. C’est la quête effrénée et inlassable de la volupté, du plaisir, de la jouissance.

Sandrine Molaro © Brigitte Enguerand

Il est légitime de parler d’une mythologie bovarienne, tant la figure d’Emma a influencé les esprits et les œuvres. Le rayonnement qu’occasionna le scandale de sa parution (et son procès), les saluts unanimes de notre temps — et les éternelles classes du secondaire où le roman est programmé année après année — sont autant de marques de son extrême importance dans notre imaginaire collectif. Des Madames Bovary, nous en retrouvons au cinéma, dans la littérature et la peinture, que l’influence soit reconnue ou non. Plus que le personnage d’une œuvre de fiction —qui se pose d’ailleurs comme le témoin d’un milieu social — Emma est une icône, un symbole chargé de sens et d’histoire.

Au-delà de la lutte de l‘individu, c’est bien évidemment une incarnation de la condition féminine. La rébellion est sa marque. Et si elle peut nous sembler insouciante ou égoïste, il convient de la regarder en considérant sa situation. Enserrée dans une société patriarcale et millimétrée, elle parvient, usant de la naïveté passive de son époux, à se libérer peu à peu. Argent, réputation, famille s’en vont valser du côté des menus tracas. Et bien qu’elle se perde dans ses fastes et meurt avant l’heure, elle aura, du moins, vécu.

Bovary l’inédit

Il faut remarquer que, ces dernières années, la scène (française du moins) est de plus en plus marquée par des textes qui ne lui étaient pas destinés. De Daniel Keyes à Hölderlin, des journaux intimes aux correspondances épistolaires en passant par divers discours et essais, il semble que le théâtre cherche à puiser ailleurs que dans son propre patrimoine. Comme si les dramaturges ne parvenaient plus à étancher complètement sa soif, soif de nouveauté, d’expérimentation, et de textes inédits. Je suis fasciné par le procédé d’adaptation d’un texte (quelle que soit l’adaptation, par exemple la traduction). Il s’agit d’un ouvrage infiniment subtil qui consiste à saisir l’essence profonde et ineffable d’une œuvre puis de la retranscrire dans une nouvelle enveloppe, sous des traits neufs et avec des codes qui ne lui sont pas propres. L’opération est délicate et l’échec prompt.

C’est bien conscient de tous ces risques que Paul Emond, amoureux fou du roman, s’est lancé dans son travail. Soumis à de rudes contraintes, dont le nombre réduit d’acteurs, il inventa une forme atypique, brisant les canons de son art. En résulte un texte fourmillant, très mobile et étonnamment fidèle à la langue de Flaubert. Bien entendu, il s’agit là d’une vision particulière portée sur l’œuvre originale. Le texte n’a pas la prétention d’être la copie conforme théâtralisée du roman — mais quel intérêt à une telle chose ? Tout comme je vous livre les présents articles en assumant ma subjectivité, Paul Emond a gravé sa main dans son texte. Enchaînements de paroles variées, alternance constante de personnages et adresses au public, la pièce assume sa forme et en joue. De même agit Flaubert à la source, usant d’une narration prétendument détachée, mais distillant çà et là remarques, sous-entendus et pointes d’humour acéré.

Sandrine Molaro et David Talbot © Brigitte Enguerand

La pièce est bien moins enténébrée que je ne m’y attendais. Communément, Madame Bovary est entendu comme une histoire sombre et tragique de souffrance sociale et de mal d’amour. La fin même du texte (aménagée pour l’occasion et encore plus triste qu’à l’origine) peut renforcer le pessimisme qui découle du drame. Pourtant, l’interprétation est pétillante et joyeuse. C’est une Emma vivante que donne la compagnie. Charles notamment n’est pas dépeint comme le benêt habituellement raillé, et auquel s’accrochait l’un des spectateurs présents à la rencontre sur plateau. C’est en souriant que Gilles-Vincent Kapps rappela le droit, et même le devoir qu’à l’acteur de résister aux visons formatés que peut emporter avec lui le spectateur, et de lui offrir une nouvelle interprétation de ce qu’il croyait connaître depuis toujours. C’est là tout l’intérêt de travailler les grands classiques.

Scène ciselée et musicale

Tous les personnages sont incarnés par quatre acteurs. L’intention des deux metteurs en scène était de donner un corps privilégié aux figures les plus importantes à leurs yeux ; Emma bien sûr, et ses trois amours : Charles, Rodolphe et Léon. Les autres entités passent de façon fugitive, parfois successivement interprétées par différents comédiens. J’ai assisté à un véritable numéro de jonglage, et admiré l’habileté des praticiens. Sans que les costumes ou quoi que ce soit d’autre soit altéré pour indiquer les passages d’incarnations, la compréhension se fait immédiatement.

Les acteurs portent à merveille leurs rôles, malgré certains handicaps. Si Félix Kysyl est l’image même de Léon Dupuis, le jeune clerc de notaire, il était beaucoup moins probable qu’il incarne la mère de Charles — d’autant que David Talbot parait bien plus mûr que lui. Et pourtant, il est non seulement crédible, mais excellent. Et tandis qu’il alterne entre des personnages diamétralement opposés avec une aisance déconcertante, David Talbot joue un Charles tendre et innocent, sans le faire idiot. Sandrine Molaro campe une Emma atypique, loin de la jeune femme languissante et diaphane dont nous sommes coutumiers, mais profondément touchante. Elle vibre et tremble avec toutes les manifestations que je peux percevoir à la lecture du roman. Gilles-Vincent Kapps quant à lui est un Rodolphe superbe de flegme, et un pharmacien Homais délicieux. La voix docte et pédante, ses paroles roulent délicatement et c’est un vrai plaisir pour les oreilles. Moi qui suis hautement sensible à la voix et à la diction, j’ai trouvé ce soir-là, au-delà du plaisir intellectuel et réfléchi tiré de la pièce, une profonde plénitude acoustique.

Félix Kysyl, Sandrine Molaro, David Talbot et Gilles-Vincent Kapps © Brigitte Enguerand

C’est un spectacle musical, à la forme hybride. Oscillant continuellement entre le théâtre et le concert, les voix glissent de la déclamation au chant avec naturel, et si vite qu’elles sèment le trouble. Les acteurs ont pour seul mobilier quatre chaises de bois et une table. Divers instruments les entourent : guitares, violon, ukulélé, accordéon, harmonica. Les compositions musicales de Gilles-Vincent Kapps apportent une fraîcheur bienvenue. Fort agréables à mon goût, elles se présentent en instrumentales ou accompagnent les textes, chantés dans un mélange fort réussi. En résulte une approche très ludique et plaisante du roman. Il se dévore avec légèreté et gourmandise, là où une lecture — agréable, mais d’un plaisir autre, plus compact — demande bien d’avantage d’investissement et de concentration.

_________________________

J’ai vécu avec ce spectacle une soirée très plaisante. Je me suis procuré le CD contenant les diverses musiques et chansons jouées sur scène, dans des versions plus développées. J’emporte en plus des sempiternelles et précieuses plaquettes et feuilles de salle la marque de ce qui fit tout le sel de cette adaptation : une parole musicale, inédite, et respectueuse dans son insolente irrégularité.

Théâtres à venir — Semaine du 23 au 29 janvier 2017

Théâtres à venir — Semaine du 23 au 29 janvier 2017

Pas grand-chose à sortir cette semaine sur Strasbourg. Un moment de battement, une accalmie entre les déferlements des grands et nombreux spectacles qui arriveront à la jonction de janvier et de février.

Néanmoins, les pièces que voici sont pleines de promesses !

Dans la solitude des champs de coton

Mise en scène de Jordane Hess et Jonathan Daudey, les Ham’acteurs, Bernard-Marie Koltès

 Pièce culte et pourtant méconnue dans sa profondeur, la Solitude est aussi une œuvre incomprise. Écrite en 1985 par un Koltès déçu de l’accueil de sa précédente création (Retour au désert), reçue comme un regard sombre sur le cœur humain. Il décide de se débarrasser de tout l’appareillage théâtrale traditionnel et de forger un texte brut, livrant ses idées sur l’ironie de l’existence sans fard. Mais c’est l’effet inverse qui se produisit. Depuis, ce texte ô combien singulier a inspiré de nombreux metteurs en scène. Sans parler de Chéreau qui en fit trois versions (avec notamment le fantastique Pascal Greggory), la Solitude est montée encore et encore, comme s’il y avait là quelque chose de si dense que nul traitement ne suffirait à l’épuiser (dont une version en octobre 2016 au TNS, dans une mise en scène de Charles Berling).

Charles Berling et Mata Gabin © Jean-Louis Fernandez

J’ai moi-même monté ce texte en 2014 (au CDN d’Orléans). Cette première mise en scène était significative dans mon esprit, justement parce que ce texte touche au cœur de la condition humaine, avec un cynisme masqué qui ne dit pas toujours son nom.

Les Ham’acteurs, quant à eux, sont une troupe que je connais depuis trois ans maintenant, et qui ne m’ont jamais déçu. Jordane Hess et Jonathan Daudey notamment, les deux interprètes et metteurs en scène de cette version, présentent une grande  qualité de jeu. Le premier est même, à mes yeux, aussi bon que nombre de professionnels embauchés et rémunérés couramment — voire meilleur que certains d’entre eux.

Ce spectacle est gratuit. La réputation de la troupe n’étant plus à faire, il y aura foule, comme le laissent présager les événements facebook. Je vous conseille donc de venir en avance.

Représentations à la Salle Évolution du bâtiment le Portique, Campus universitaire, 17-19 Rue du Maréchal Juin

Mardi 24 et mercredi 25 à 20h.

Durée du spectacle : 1h 30 environ

Madame Bovary

Mise en scène de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps, compagnie La fiancée du Requin, d’après Gustave Flaubert, adapté par Paul Emond

 Deux ans après Bovary, pièce de province de Mathias Moritz au Maillon, voici que c’est au TAPS que ce monument flaubertien est présenté, dans une nouvelle adaptation théâtrale. Place à une scénographie simple, minimaliste presque, et à quatre acteurs qui concentrent toute la flamboyance des personnages du roman. Des instruments de musique sont à portée de main, et, acteurs, joueurs, chanteurs, les quatre comédiens livrent une performance complète. Les critiques sont enthousiastes, et je dois avouer que je suis impatient d’y assister, si je parviens à obtenir une place.

Représentations au TAPS Scala, 96 Route du Polygone

© Brigitte Enguerand

 Mardi 24, mercredi 25, et vendredi 27 janvier à 20h 30, jeudi 26 janvier à 19h.

 Durée du spectacle : 1h 30 environ

 NB : Ce spectacle affiche complet. Une liste d’attente sera ouverte chaque soir avant le début de la représentation (prévoyez entre trois quarts d’heure et une demie heure). 

Cold Blood

Mise en scène de Jaco Van Dormael et Michèle Anne De Mey Titre

Un spectacle qui m’a interpellé lors de la présentation de saison au Gobelet d’or. Il s’agit d’un film réalisé en direct et dont les acteurs sont… des mains. Elles évoluent dans des décors à leur dimension, sont parfois costumées, et accompagnées par une voix suave et hypnotique. Le spectacle se pose comme une plongée onirique et rétrospective évoquant le trépas et l’essence de la vie. Scènes quotidiennes vues du bout des doigts, Cold Blood est, à mon avis, LE spectacle à ne pas rater cette semaine. Il promet d’être touchant, drôle et fascinant.

 Je vous conseille d’ailleurs fortement de regarder sa bande annonce, très soignée et déjà envoûtante :

 Représentations au Maillon Wacken, Parc des Expositions, 7 Place Zeller
 Mardi 24, mercredi 25 et jeudi 26 janvier à 20h 30

 Durée du spectacle : 1h

Rebelles

Mise en scène de Nathalie Vierne, de et avec Karine Lyachenko,

  One man show satirique où la comédienne incarne de grandes figures féminines historiques. L’humoriste emploie un ton gouailleur et des blagues peut-être un peu directes mais efficaces.

 Pour vous en faire une idée, voici quelques extraits du spectacle :

  Représentations à l’Espace K, 10 rue du Hohwald

 Du mardi 24 au samedi 28 janvier à 20h 30

Une très bonne semaine à tous.

Un regard sur Play Loud — Compagnie Mavra — TAPS

Un regard sur Play Loud — Compagnie Mavra — TAPS

C’est tellement dur, putain, d’être proche de quelqu’un et de supporter tout ça. Et pourtant c’est tout ce que je veux.

Sophie Tzvetan, Jérémie Gasmann, Fabio Godinho, Emeline Touron, David Bescond © Compagnie Marva

              « Jouer fort », littéralement, est une pièce atypique, dès sa structure. Les 12 pistes de l’album s’enchaînent, en faisant se succéder des souvenirs, des échanges et des tableaux de vie dans lesquels tout un chacun peut se retrouver. Dialogues et soliloques décousus, ce sont de fugaces portraits d’êtres sans noms qui m’observent avec des regards familiers. Quatre trentenaires pris en tenaille entre la vie rêvée de leurs fantasmes et la rudesse de l’existence. Quotidien des relations, de l’incommunicabilité et de l’emprise de la technologie, Play Loud présente des particuliers qui tendent vers l’universel. C’est un sentiment fort perturbant que d’entendre prononcées sur scène des paroles et des pensées que je croyais personnelles et intimes. Des sentiments que j’ai pu rencontrer au sein de situations tellement incongrues que je ne pouvais suspecter que d’autres les aient également connus. Selon les propres termes de Jean-Thomas Bouillaguet, ce spectacle parle d’amour, pour parler d’aujourd’hui. Bien que sur-exploité, ce thème demeure l’un des plus indéboulonnables moteurs de l’art, et de la vie. Parler d’amour c’est nécessairement évoquer toute l’existence qui l’entoure. Comment le monde agit sur nos relations humaines, notre comportement envers autrui. Qui suis-je dans cet univers, ce grésillement d’informations qui me précipite de l’une à l’autre.

La compagnie Mavra est dirigée par Jean-Thomas Bouillaguet, metteur en scène d’un théâtre-tribune où la parole est politique, et par Emeline Touron, actrice menue qui interprète ici l’un des personnages. Vivace, elle glisse d’une nonchalance critique à un investissement émotionnel de plus en plus prégnant, finissant par une crise de nerfs glaçante. Elle joua en compagnie de Jean-Thomas Bouillaguet dans Low, en 2011, spectacle mis en scène par Mouss Zouheyri au sein de la compagnie Mavra. Pièce d’une jeunesse sans repère qui cherche à s’échapper, les résonances avec Play Loud sont palpables (l’auteur, Daniel Keene, a d’ailleurs vu sa pièce L’Apprenti jouée au TAPS en novembre dernier). David Bescond (touche à tout, actif au sein de plusieurs compagnies et accessoirement modèle photographique), les joues creusées, raconte une enfance de solitaire, délaissé par une mère elle-même sans amour. Sa camarade Sophie Tzvetan (connue au sein de la promotion 67 de l’ENSATT où ils étudient de 2005 à 2008) démarre sur des sentiments fort violents. Objet de doutes et de déceptions, elle figure la femme abandonnée, dévorée par un manque indicible. Enfin, Fabio Godinho, qui n’en est pas à sa première expérience avec Falk Richter. En 2013, il monte Hôtel Palestine, dans le cadre du prix Théâtre 13, avec déjà une utilisation importante du support vidéo, et une guitare amplifiée. Ici, il incarne brillamment ses différents personnages, avec une justesse de voix sans reproche. Le seul élément qui a pu m’apporter quelque gêne durant le spectacle fut un excès de hurlements qui, en s’accumulant, perdaient de leur force évocatrice.

Scène de correspondances

Fidèle à lui-même, Falk Richter traite de l’individu pour parler du monde. Bien connu des habitués du TNS (Trust, Small town Boy, Je suis Fassbinder), cet auteur majeur de la scène contemporaine possède une plume hautement politique. Son texte est ici remanié librement par Jean-Thomas Bouillaguet. C’est l’un des plaisirs que ce dernier proclame : la grande liberté laissée par l’auteur ; un champ de possibles où les interprètes injectent leurs propres souvenirs et références culturelles. L’ordre des pistes n’est pas le même que dans l’œuvre originale, et des modifications ont été apportées ça et là (dont l’ajout d’autres textes de Richter). Les pistes, protéiformes, composent un véritable album. Bien que disposées dans un ordre précis qui suit une certaine logique (notamment un effet cyclique de retour entre la 1 et la 12), elles sont indépendantes et autonomes. Chacune pourrait se présenter indépendamment des autres, et possède sa propre conclusion.

Spectacle musical jusque dans son titre, Play Loud sonne comme l’album souvenir d’une génération indéfinissable. Brian Eno, Leonard Cohen, Lou Reed ou encore Michel Berger traversent la scène dans les voix des interprètes. Jérémie Gasmann et sa guitare embaument le plateau de mélodies vivantes, guident le sens et accompagnent les quatre acteurs. Les genres et les tons se confondent, et sur ce plateau sans marque de distance avec le public, sous les puissants projecteurs et les ambiances lumineuses élaborées, je me suis parfois senti en plein concert. Cette forme hybride a de quoi questionner sur les limites même de la pièce du théâtre, mais n’en est pas moins captivante. Convocation de techniques multiples, le plateau fourmille de sensations qui se complètent et se commentent, un vivier où les couleurs et les sons se répondent.

La vidéo et les mots

S’il est une technique qui fit une entrée mitigée dans le monde du spectacle vivant, c’est bien la projection vidéo. Simple gadget pour certains, altérité contestable pour d’autres, et pourtant, média riche de sens et complémentaire de la présence physique de l’acteur. Cette technologie, depuis intégrée dans les mœurs du milieu, ne me fut rarement présentée aussi bien employée que ce soir-là. Sur un large cyclorama, montant à environ trois mètres, sont projetées de multiples images, très soignées. Découpé en quatre décors, correspondants aux quelques meubles disposée sur la scène, cet écran devient l’arrière-plan parfait de cases spatio-temporelles. La frontière qui le sépare du plateau est poreuse, et les acteurs la traversent volontiers, plus grands que nature dans ce cadre atypique. Sont également diffusés quelques extraits de films significatifs. Des titres qui, comme les musiques employées, sont les témoins d’un vécu et d’une époque. Dans la petite télévision projetée sur l’écran (amusante mise en abîme) passent quelques images de Salò ou les 120 Journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini. Une œuvre unique et terrible, sortie en salle de manière posthume, conspuée et censurée, révérée, crainte même — et accessoirement un film admiré par Fassbender, réalisateur dont Falk Richter affectionne le travail. La longue scène de démence d’Isabelle Adjani dans Possession, d’Andrzej Żuławski, est déclinée par les acteurs. Leurs corps s’agitent en tous sens, pris de convulsions, somatisation des violents hoquets qui secouent parfois l’âme. Le Quai des brumes (et son éternelle scène des beaux yeux) est projeté deux fois. À la deuxième diffusion, le film est flanquée d’une reprise tournée par les acteurs qui, muets, calquent leurs lèvres sur les paroles de Jean Gabin et Michèle Morgan. Ils en profitent d’ailleurs pour échanger leurs places presque à chaque plan, non sans comique. Quant à My Own Private Idaho, de Gus Van Sant, il constitue un pilier majeur du spectacle. L’une de ses scènes, jouées au tableau 12, est reprise, détournée et augmentée pour composer le tout premier dialogue de la soirée. Une parole aveugle, mais sûre de sa justesse, qui avance dans le noir pour questionner l’ineffable sentiment humain. Les mots, impuissants, sont relayés par l’image, et la musique.

Ces couleurs et ces sons, ces films ingurgités en masse entrecoupés de morceaux rock, ces écrans qui s’emplissent de pornographie et de rêveries de jeunesse sont des fenêtres pour fuir la crise du réel. S’oublier dans la frontière incertaine entre notre monde et un autre, plus beau, plus doux, plus simple peut-être, et en tous cas préférable. Il y a de quoi être touché, par ces personnages qui avouent leur faiblesse, et par ce tout ce en quoi ils nous ressemblent. Un skieur d’argent et une femme à tête d’ours viennent finalement emporter tous ces doutes dans le grand écran, vers le Pôle Nord. Au sein du théâtre, palais de fiction,cle cyclorama est un écran de projections mentales avec qui dialoguer, comme un miroir plus juste du monde. Ces médias font corps avec le texte. Pour servir la pièce, la compagnie a produit un travail d’ajustement technique remarquable. Tout s’imbrique avec justesse, et c’est une belle machine bien huilée qui tourne d’un bout à l’autre, que j’ai contemplée avec autant de plaisir que je peux prendre à écouter tout un album des Eagles.

Est-ce à dire que ce spectacle est triste, sombre, pessimiste ? Les personnages souffrent, le texte est brutal, cru, obscène parfois. La peur et la douleur sont omniprésentes. Et pourtant. À la rencontre du jeudi 12 au soir, les spectateurs étaient partagés. Tandis qu’à cour on ressentait le profond désespoir d’une situation inextricable et délétère, à jardin se conservait plus volontiers le sentiment d’une pièce vivante, drôle et tragique, tout autant que peut l’être le monde hors de la salle. Mais quel que soit le sentiment final que laisse le spectacle, sa qualité est attestée.

Play Loud se joue une dernière fois ce soir, vendredi 13 janvier 2017 au TAPS Scala, à 20h 30, avant de partir pour Bar-Le-Duc, Nancy, Sedan, et Troyes.

Sa durée est de 1h 30.