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Aujourd’hui, maman est morte [Coup d’œil à « Moeder » — Peeping Tom]

Aujourd’hui, maman est morte [Coup d’œil à « Moeder » — Peeping Tom]

Je ne connais pas grand chose à la danse. C’est un univers qui ne m’a jamais concerné, ni particulièrement attiré. J’y suis venu progressivement, par petites touches, au travers du théâtre. Les scènes que je fréquente depuis bientôt huit ans proposent régulièrement des spectacles quelques peu différents de mes fréquentations habituelles. Expressions corporelles, ballets, danse contemporaine… et je m’y rends, parfois ayant acheté un billet sans même me renseigner sur le contenu exact de la soirée, par désir d’être surpris. C’est dans cette optique que j’ouvrais le mois de février au Maillon.

Faisant suite à Vader, créé en 2014, Moeder est de ces spectacles qui infusent le désir d’en voir toujours d’avantage. Troublant décalque du réel, terrifiant et comique, c’est une fresque oscillant entre une pensante lenteur et un déchainement de violence, tant physique que morale. Imaginez donc, une scène fort étendue, complètement habillée, qui présente à l’œil une salle d’un quelconque musée. Des tableaux pendus aux murs, un gardien somnolant, des chaises, une machine à café, et la grande vitre dans un des murs du fond de scène. Les rares paroles prononcées (en anglais) sont traduites en sur-titrage dans la nuit qui surplombe la scène. La mise en scène et conception sont de Gabriela Carrizo, co-fondatrice de Peeping Tom avec Franck Chartier. Ce dernier fut le metteur en scène de Vader. Il porte cette-fois ci les casquettes de dramaturge et assistant à la mise en scène, et il est attendu que le troisième volet de leur trilogie, Kinderen créditera les deux artistes.

Le spectacle donne à voir ce qui est habituellement caché, secret. Le public est un mur muet, et observe les actions et les mystères des danseurs sans rien manquer. Le femme de ménage qui fantasme sur une statue, laquelle est en réalité un employé payé à faire l’œuvre d’art, la voleuse de tableau, les angoisses des êtres, les crises de nerfs et de pleurs.

Je fus très impressionné par les performances physiques déployées dans ce spectacle. Que ce soient celles du danseur immobile comme un marbre en équilibre sur un cercueil ou les saltos surprenants de la jeune mère, les danseurs manifestaient une maîtrise rare de leur corps et une puissance de mobilité fascinante. L’accompagnement musical et lumineux participe de cet envoûtement. Une superbe synchronie des bruits d’eau alors que l’une des danseuses se débat dans une flaque de lumière, un coup de tonnerre, un berceau christique irradiant de clarté. De cela émanait une atmosphère de symboles sacrés et profanes qui devait résonner différemment en chacun.

© Herman Sorgeloos

Il est de ces spectacles qui réclament une implication très forte de l’esprit, ou un total lâcher-prise. Les réseaux de symboles qui gravitent ici sont extrêmement denses et à multiples interprétations. Il y a notamment l’eau, celle de l’accouchement, celle qui donne la vie, mais aussi la marque de la mort, ou encore de l’incontinence sénile, pourquoi pas. Il y a le sang, très présent, qui suinte notamment d’une peinture représentant un cœur de chair. Le cauchemar prend place avec aisance sur le plateau. L’obscurité envahit l’espace, les danses se font incertaines, chaotiques. Tout en puissance, les performeurs roulent, tombent, sautent et se lamentent. Derrière la vitre se succèdent un hôpital et un studio d’enregistrement, une salle d’accouchement et une équipe de bruitage. L’infirmière voit ses bras ensanglantés s’allonger, et se contorsionne comme quelque monstre torturé. Ces corps parfaitement humains qui se déforment imperceptiblement, accomplissent des actions improbables et des mouvements inouïs, recouvrent une dimension malaisante. À l’image de la vallée dérangeante de Masahiro Mori, la vision de cette humanité légèrement déviante appelle une peur viscérale.

La symbolique dont se pare Moeder est proprement hypnotique. Il semble que le plateau s’est transformée en une parabole du monde. Les frontières se troublent et réveillent des peurs d’enfant. Des bras surgissent des tableaux et de la machine à café, les ombres s’allongent. La mort est omniprésente, dès le début du spectacle, avec le cercueil ou expire la mère. Le grand musée est immobile, perturbé par les pas anonymes et indifférents de groupes touristiques. « J’ai imaginé l’équation : musée = cimetière » disait feu Patrice Chéreau en 2011, au sujet de sa mise en scène de Rêve d’automne de Jon Fosse. Autant ce rapprochement ne m’avait pas convaincu dans son spectacle, autant il s’applique parfaitement à celui-ci. Les œuvres sont comme les pierres tombales, des épitaphes ancrées aux souvenirs précieux des âmes qui passent, pleines de poussières.

© Alfredo Anceschi

L’un des éléments les plus marquants du spectacle est bien sûr l’histoire de ce couple et de sa fille, gardée par les médecins pour raisons de santé. Elle grandit dans un petit caisson de plexiglas, séparée de ses parents. Ces derniers se désespèrent, mais ne peuvent rien pour la récupérer, face à l’infirmière placide. Ils viennent lui souhaiter son anniversaire, et c’est un glaçant spectacle que de de voir les cotillons et les chapeaux de papier coloré autour de ce cube mortel. La fille grandit peu à peu, femme adulte compressée dans la même prison, jusqu’à finir sur un tiroir mortuaire encastré dans un mur. Ce spectacle déchirant jette une résonance terrible sur les autres protagonistes, qui semblent s’éteindre peu à peu. Une chape d’angoisse se déploie, dans l’orgue sombre, les cris des mères, l’obscurité rougeâtre.

Cependant, le spectacle n’est pas larmoyant. L’absence d’explicitation des situations laisse le spectateur dans une incertitude qui le pousse à imaginer, mais surtout à douter. De plus, la joie est bel et bien présente. En usant d’un humour très pince-sans-rire, avec la mécanophile ou encore le running gag du « boulot de merde ! », Moeder offre au public des moments de décontraction et de rire franc. À l’instar du monde réel, le spectacle est un mélange improbable de situations paradoxales. Il suffit d’une femme de ménage vieillissante partant dignement sur son chariot comme sur une trottinette pour mettre le sourire aux lèvres.

Je garde de cette soirée une impression de brutalité et de douceur entremêlées. C’est un spectacle dur — très dur — mais qui, étrangement, distille assez d’humanité pour provoquer chez moi une puissante empathie. J’avais l’impression, en l’espace d’une soirée, de connaître tous ces personnages. De partager leurs angoisses, leurs doutes, leurs passions, de les comprendre à demi-mot sur un regard ou un geste. C’est parce que Moeder affiche son cœur sur son visage qu’une telle affection est possible. Le public, comme abasourdi, est resté silencieux quelques secondes, avant d’exploser en applaudissements. Le triomphe par le silence demeure le plus beau des saluts.