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Un pour tous… [Regard sur « Nous étions mousquetaires » Les Lanternes Public]

Un pour tous… [Regard sur « Nous étions mousquetaires » Les Lanternes Public]

tous pour un ! Voici la suite de la formule qui s’invite immanquablement dans votre esprit. Et vous voilà parti pour revivre les aventures de ces gentilshommes gascons du XVIIe siècle, au service de la couronne royale. Le roman d’Alexandre Dumas — et de ses collaborateurs — est sans aucun doute l’une des histoires les plus connues de notre pays, et au-delà. Devenue un mythe romanesque, l’épopée des Trois Mousquetaires s’est inscrite dans l’imaginaire collectif, si bien que tous croient la connaître, sans forcément avoir lu l’ouvrage. C’est à cette mémoire collective que font appel les Lanternes Public pour activer, le temps d’une soirée, ces truculents souvenirs.

Je fus convié par Anthony Arnould (chargé de communication et de diffusion) à assister à l’un des tous derniers filages, le mardi 31 janvier dernier, au Café du 7èmeArt (18 Rue du Vingt-Deux Novembre) . C’est au sous-sol de cette brasserie, grand espace habituellement employé au billard ou aux soirée danses, que la compagnie avait planté son décor.

Ils sont trois, Athos, Porthos, et Aramis, les trois mousquetaires d’origine auxquels on confond parfois injustement leur ami d’Artagnan. Dans une salle austère, où le public est rassemblé, voici que paraissent ces figures immenses, venues prendre en charge l’éducation des nouvelles recrues.

Au cœur de la garde

Léo Schalk, Mathias Marmeuse et Loïc Bonhomme © Igor Bartz

Le spectacle se propose d’offrir une formation complète à la vie de mousquetaire, à travers le récit d’aventures vécues vingt ans avant le temps du spectacle. Combat, politique, séduction et bombance sont au menu. Alors que le roman de Dumas n’offre que le point de vue de d’Artagnan ou celui de l’auteur, la volonté de Valentin Pierquet, metteur en scène, était de donner la parole aux héros éponymes.

Le point d’intérêt majeur de ce spectacle est son interaction avec le public. Il est toujours délicat pour des acteurs d’insérer, dans la mécanique bien réglée de leur jeu, l’élément incertain de l’intervention extérieure. C’est pourquoi la plupart des pièces qui s’essaient à faire participer leur public mettent en place des cadres d’action très précis où le contrôle est possible. Je peux, par exemple, penser à l’excellent Dernier coup de ciseaux du théâtre de Mathurins, à Paris dans le 8e. Une comédie policière interactive où, au déroulé de l’intrigue, le public est invité à voter pour désigner celui des personnages qu’il pense coupable — une fin étant prévue pour chaque alternative. Nous étions mousquetaires ne fait pas exception. Par deux fois, l’une des recrues est appelée pour camper le rôle de d’Artagnan lors des reconstitutions opérés par les trois compères. Une petite séance d’initiation à l’escrime, toujours reportée par des remarques impromptues, et une réunion stratégique où le spectateur se retrouve les mains chargées de mousquets ; avant d’être planté là par les guerriers se ruant à la bataille — en coulisses. Mais les facéties du spectacle ne se limitent pas à ces deux moments, puisque l’adresse au public est constante. Dès que nous pénétrons dans la pièce, nous devenons de jeunes recrues en passe de recevoir la formation militaire à laquelle nos familles nous destinent. Les mousquetaires nous interpellent et se glissent à de multiples reprises entre les bancs, le temps de ligoter un homme, d’offrir une rasade d’alcool ou encore de conter fleurette à quelque joli minois. Cette absence de quatrième mur implique une immersion totale du spectateur, et facilite la transmission des émotions et de l’intérêt.

Léo Schalk © Igor Bartz

D’autre part, si les trois acteurs se permettent autant de liberté, c’est qu’ils s’assurent la maîtrise du déroulé de l’intrigue. L’improvisation tient une grande part dans ce spectacle. Toute son ampleur ne m’est apparue qu’à la seconde représentation (étant revenu à la deuxième date publique). Il existe un canevas et des points de repères (notamment fixés sur la musique) pour orienter les acteurs, et un texte écrit. Mais au sein de ces cases, le trio jouit d’une liberté créative fantastique. Leur maîtrise est telle que j’ai pris pour répliques bien établies de longs passages totalement inventés, que je n’ai point revus et que je ne reverrai jamais. Bien entendu, cet élément confère au spectacle une richesse particulière. J’observe un objet artistique absolument unique et qui n’aura plus jamais son pareil.

Il s’agit également d’un spectacle vecteur d’une certaine pédagogie. Les informations données sur le corps des mousquetaires, leurs équipement et leurs coutumes sont à l’instar des costumes et des références : historiquement exactes. Au sortir de la pièce, les comédiens offrent aux spectateurs consentants l’opportunité de s’exercer au maniement des armes, tandis que l’équipe se tient à la disposition d’échanges chaleureux.

Tous pour un spectacle

Je ne peux que saluer bien bas — du panache de mon chapeau à large bords — le travail titanesque qui se cache derrière l’apparente facilité avec laquelle les trois comparses occupent la scène. Ce spectacle est le résultat d’un an et demi de travail, pour une équipe qui compte en tout vingt-trois intervenants (ponctuels ou réguliers). Au-delà de la pratique de l’improvisation (encadrée par Claire Aprahamian), lechant et la chorégraphie furent longuement travaillés. La volonté du metteur en scène était d’obtenir « des acteurs sachant s’adapter à n’importe quelle situation ». Les scènes d’escrimes sont proprement fascisantes, d’autant plus qu’elles se déroulent à quelques mètres du premier rang. Les épées tintent, les coups sont portés avec force et les cabrioles tout à fait convaincantes. C’est que les acteurs durent s’entraîner longuement avec Gaël Fischer, maître d’armes professionnel, ayant déjà travaillé avec les Lanternes — et le Théâtre National de Strasbourg durant la saison 2013-2014. Les armes employées sont adaptées aux personnages et historiquement pertinentes.

En résulte une impression d’aventure grandiose, bien que nous ne voyons que des souvenirs rejoués par les mousquetaires, qui incarnent tous les personnages. Rochefort, l’assassin drapé de pourpre, dégage menace palpable, alors même que son habit est porté par Porthos. Il arrive bien que ces tensions soit involontairement désamorcées, comme lorsqu’un Jussac empressé coinça son épée dans sa cape, provoquant le fou-rire incontrôlable d’Athos. Un impair qui s’inscrivait parfaitement dans le contexte, tournant en dérision le personnage et non les acteurs. Il est remarquable qu’ils ne sortent de leur rôle sous aucun prétexte. Avant même que le public ne descende l’escalier du café, les mousquetaires, attablés devant l’entrée, s’interpellent et font grand bruit. Les costumes — de Morgane Grosdemange — contribuent à cette prégnance de la fiction dans l’espace du spectateur, brouillant quelque peu les frontières de son réel.

L’affiche réalisée par Anna Griot, dédicacée par la plupart des membres du spectacle

Le spectacle est servi par une forte présence musicale, qui l’inscrit dans une lignée de music-hall de taverne, de fable au coin du feu. Les musiques diffusées sont des compositions originales de Krishvy Naëck . Son travail commença dès juin 2015, à partir d’improvisations au violoncelle sur le texte. Ce dernier, adaptation de Cyril Furst, ne connut pas moins de sept versions avant d’aboutir au spectacle final. Malgré le changement radical du point de vue, la trame de l’histoire originale est intacte. C’est un tour de force que de parvenir à dérouler toute l’intrigue du roman dans un espace-temps aussi court (une heure quinze environ, selon les improvisations).

La création lumière, composée par Suzon Michat, découpe efficacement le spectacle. À la régie, Yjran Charpentier jongle avec les projecteurs en fonction des situations. La scénographie, épurée à l’extrême, donne encore plus de force aux variations de l’éclairage Ainsi, imperceptiblement, les lumières s’accommodent pour un rendu optimal. Cela est notamment indispensable dans les scènes où les mousquetaires empruntent d’autres rôles, en complément de leur déguisement. Je souligne à ce sujet une scène de mime proprement hilarante, où Athos narre l’Affaire des Ferrets cependant que ses deux compères jouent, tour à tour, la reine et le roi de France, le cardinal de Richelieu, son vil espion, et leurs propres personnes à cheval. La salle souterraine du Café du 7e Art offre l’avantage d’un grand contrôle des lumières par l’absence de sources extérieures, éventuellement parasites. Si l’on peut noter quelques flottements lorsque les acteurs quittent le plateau lors d’une transition, ils sont rares.

Derrière l’histoire, l’aventure et le rire se dresse un appel à retrouver certaines valeurs intrinsèquement liées à la figure des mousquetaires : la camaraderie, l’entraide, la bienveillance. Le public fait partie d’un tout, d’un corps, d’un idéal. L’union fait la force et le spectacle compose avec différentes disciplines artistiques dans cette idée.

Et les hommes qui campent le trio légendaire, sont-il à la hauteur de là tâche ? La réponse est indiscutablement oui. Apprêté, distingué et presque précieux, Loïc Bonhomme est l’élégant Aramis, manieur de piques métalliquescomme orales et provocateur ironique. Si galant qu’il entre dans la salle en accompagnant une spectatrice capturée plus haut, et qualifiée de charmante serveuse. Son plus grand plaisir, après les femmes et les combats, semble être de chercher la querelle à Mathias Marmeuse, alias Porthos. Gascon au sang chaud, une rapière espagnole au poing, il parade quelque peu, mais s’affaire surtout à convoyer le panier des victuailles. Son incarnation de Rochefort est superbe de charisme et de puissance. Enfin, narrateur et ordonnateur du moment, Athos, le plus âgé et peut-être le plus sage de la bande. Incarné par Léo Schalk, c’est un personnage respirant la noblesse et la droiture, malgré les afflictions de son cœur et un passé qui viendra, par deux fois, le hanter. Une réelle camaraderie anime le trio. Ils chantent et mangent comme ils combattent, ensembles. Se jetant pichets et gobelets après les épées et les mousquets et entonnant quelque refrain à boire, c’est une plaisante unité qui émane de leurs échanges. La performance des trois comédiens est remarquable. Malgré quelques moments de faiblesses passagers, je ne peux bouder le plaisir que j’ai eu à les voir ripailler, chanter, combattre et s’aventurer tout au long de la soirée.

Loïc Bonhomme, Mathias Marmeuse, Léo Schalk et Valentin Pierquet © Christian Rauch

Le rire est omniprésent. C’est un plaisir enfantin que de retrouver des figures qui ont marqué mon imaginaire depuis l’enfance, de les rencontrer dans un aspect aussi concret. Ce spectacle est atypique sur bien des points, et c’est à sa force première. Il déroute tout en conservant une sympathie indéniable. Parfois, la plaisanterie se fait discrète et l’émotion a pu me submerger. Ne sombrant pas dans du burlesque à tout prix, Nous étions mousquetaires convoque la douceur du deuil, de la séparation et de la mélancolie. C’est bien cette dernière que je retiens du titre même du spectacle. C’est un passé révolu, qui trouve encore quelque échos dans notre monde. Vivre en mousquetaire, c’est vivre selon les lois des poète énonce Athos. Un idéal qui semble une flamme bien vacillante de nos jours. Cependant, à l’abri du vent derrière les vitres de la lanterne, il demeure vivace. Je suis ressorti de ce spectacle comme d’un songe, gravissant l’escalier vers la lumière, avec l’étrange impression d’avoir manqué une marche : le réveil.

Nous étions mousquetaires se joue les 3 et 4 mars prochains au Café du 7ème Art. Une inscription préalable est conseillée, étant donné la forte demande et la jauge réduite.

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