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Catégorie : Critiques

Un regard sur La fonction Ravel — Claude Duparfait — TNS

Un regard sur La fonction Ravel — Claude Duparfait — TNS

J’aurais pu devenir fou, ce matin-là de 70. Réellement fou. J’aurais pu me retrouver illico à l’asile terrifiant de Prémontré dans la forêt sombre de Saint-Gobain, le soir même de ce matin-là, car ça n’était vraiment pas pour de rire. J’aurais pu réellement mourir, le soir même de ce matin-là. Je me suis senti soudain comme atrocement pétrifié par la bêtise et par la cruauté de ma classe. Pétrifié. Cyanosé. Une cyanose de l’esprit.

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Il est, dans la vie d’un homme, des rencontres qui chamboulent l’être à tel point qu’elles deviennent les jalons déterminants de son existence. Événements souvent fortuits, presque manqués, connus sans le vouloir, elles apparaissent d’autant plus merveilleuses qu’elles sont le fruit d’un hasard incompréhensible. C’est une rencontre de cette nature qui est au cœur, non seulement du spectacle qui nous intéresse aujourd’hui, mais également de son concepteur : Claude Duparfait. La découverte de Maurice Ravel, à travers le transistor Phillips D-5102 dérobé un jour dans la cuisine de ses parents.

Maurice Ravel, 1925, BNF

Dans cette maison triste, construite par son père garagiste, l’enfant s’enlisait dans un silence de l’âme. Une scolarité difficile l’avait conduit dans l’une de ces voies de garages, où les établissements scolaires rassemblent leurs mauvais éléments pour purger les autres classes. Concentré de cas sociaux et d’échecs en tous genres, ces assemblées condamnent leurs membres d’office à un avenir clos et médiocre. C’est en prenant conscience de sa situation que le petit Claude eut une crise de mort, un matin — qu’il se sentit prêt à mourir, au milieu de la classe, devant des camarades indifférents. « La fibre artistique de mon père a été étouffée par une sorte de dictât social. La société a étouffé cette fibre artistique de mon père. Elle a sauvagement piétiné ses jardins de Livie, ses iris. Et en les piétinant, elle lui a également appris à les piétiner lui-même. » dit-il. Et, dans cette salle de transition de 4e et de 3e, à Laon dans L’Aisne, en Picardie, il sentit ce matin-là toute la terreur d’un monde qui se refermait sur lui.

Adaptation théâtrale d’un texte publié en septembre 2016 aux Solitaires Intempestifs, la fonction de Ravel a été créée en 2016 au CDN Besançon Franche-Comté. Claude du parfait co-signe la mise en scène avec Célie Pauthe (directrice actuelle dudit CDN). Il faut noter que la version présentée au TNS en janvier 2017 est légèrement différente de la création initiale, puisqu’elle ne comporte pas la projection vidéo (créée par François Weber) murale initialement présente.

Claude Duparfait et François Dumont ©CDN Besançon Franche-Comté

Sauvetage musical — Un homme à l’amer

L’enfance est ce moment douloureux de l’incertain. Dans la Picardie de 1970, l’enfant Duparfait n’a personne pour parler de cette violence qui l’envahit. Il est écrasé par l’odeur répugnante et spécifique à la classe dans laquelle il entre — la règle tacite et incontestable qui lui est imposée, ainsi qu’à ses parents : il n’ira jamais loin dans les études. Car comment faire autrement que de revêtir pour toujours l’habit de bêtise et de nullité et de violence, lorsqu’on entre dans une salle grise, en automne, dans la classe-abattoir d’un collège de Laon dans l’Aisne ? On devient une bête brute, reproduisant des schémas transmis sans y penser par des générations d’abêtissement commun. Une chair froide avant d’avoir vécue, épicée de remord et poivrée de regrets.

Que peut alors la musique pour intercéder dans de tels problèmes, de telles entraves ? C’est avec un plaisir frénétique, à la limite de l’inquiétant, que l’enfant s’est plongé dans l’œuvre de celui qui avait su transmettre une si belle vibration à travers le transistor grésillant. Guettant ses diffusions dans la grille des programmes de France Musique, le jeune Claude se lia à un homme mort depuis plusieurs décennies. Il devint chercheur de diamants. Non pas pour s’enrichir, mais pour se libérer, se compléter, et ouvrir ses horizons. L’utilité absolue de l’art fut proclamée.

Il y a quelque chose de proprement magnifique dans les liens que nous tissons avec des individus disparus — parfois depuis des siècles ! De ce qu’ils nous ont laissé d’eux, nous bâtissons une relation. Nous les faisons survivre par notre mémoire, notre écoute, et, en échange, ils nous emplissent de cette essence de vie qu’ils avaient consignée dans leur œuvre des années auparavant. Ainsi Ravel instruisit-il le petit Claude. Avec lui, l’enfant découvrit Apollinaire, Rimbaud, Mallarmé, Collette, et il intégra — non sans fracas — le second cycle.

Claude Duparfait et François Dumont © Élisabeth Carecchio

Maurice le guida des années durant, jusqu’en juin 1981, au baccalauréat de français. Les longues mesures du Concerto pour la main gauche vinrent résonner dans la chair de Claude qui récitait, et chorégraphiait, Le Désastre de Lisbonne à son examinatrice (17 !). Puis ce fut la libération finale, le départ pour Paris et un chemin foulant les scènes des théâtres. Avec toujours, sous la peau, la musique de son Maurice. Cette fusion intime du corps à l’harmonie est une alchimie proprement miraculeuse, que la scène rend visible.

Fantaisie au plateau

C’est un spectacle réjouissant que de voir l’homme bouger au rythme d’une musique qu’il connaît depuis l’enfance, et qu’il aime toujours autant. Ses sourires sont épanouis et sincères, ses sautillements joyeux et son regard papillonnant. Habité d’un feu enfantin, Claude Duparfait virevolte autour de piano noir qui occupe l’espace beige. Une foule de transistors patiente en fond de scène, énormes témoins au regard des minuscules appareils d’aujourd’hui.

La musique habite la scène avec une rare puissance. Elle n’est pas diffusée dans les haut-parleurs à partir d’enregistrements, mais naît dans l’instant, sous les mains de François Dumont. Le talent de ce virtuose est à la hauteur des envolées de Duparfait. Les mains courent sur le clavier et font raisonner la musique fraîche et limpide. Sa cohabitation avec le texte, sans que le rapport soit-celui d’un concert-lecture, fut l’objet d’un long travail. Les deux hommes évoluent d’intelligence dans un rapport si étroitement mêlé que Duparfait s’assoit parfois lui-même sur le banc de pianiste, et joue quelques notes, guidé par son comparse. C’est une fantaisie théâtrale où la parole et la musique coexistent sans que l’une prenne le pas sur l’autre.

Claude Duparfait danse, depuis des années, sur la musique de Ravel (il dit aussi convoquer ponctuellement Bartók ou Mahler). La musique le fait avancer. Il marche sur le plateau au rythme d’une mélodie qui vibre intérieurement, pour lui seul d’ordinaire — et pour le spectateur exceptionnellement. Entendre ces morceaux est la marque d’une introspection publique indéniable. La musique l’habite à tel point qu’il chante parfois son texte, et fort bien. Le spectacle prend alors des airs de cabaret délicat où la vedette, accoudée au piano, narre les fresques de la Villa Livia, à Rome. Les peintures de cette maison où vivait l’épouse d’Auguste représentent un espace luxuriant peuplé de fleurs, d’arbres et d’oiseaux. Claude Duparfait s’est émerveillé de ce jardin de pierre, salon incrusté de nature. Au retour de ses vacances, il narre l’Italie à ses parents, avec des formules excessives qui semblent déplacées sous le papier peint de Laon.

Fresque du Nymphée souterrain de la Villa Livia, conservée aujourd’hui au Musée national romain

Lorsque les transistors sont allumés, non sans comique, ils diffusent simultanément une grésillante version de l’incontournable Boléro. Bien qu’il ne s’agisse plus d’une musique née dans l’instant, cette marque du passé est touchante. Le son jaillit bel et bien des appareils et découpe l’espace d’une singulière façon. Nous entendons la même musique que le jeune Claude, il y a quarante ans. Un enfant qui n’a jamais appris le piano, instrument bourgeois refusé par ses parents malgré le soutien d’une grand-mère adorée. Cartomancienne et chanteuse, Duparfait l’incarne un temps en enfilant une jupe plissée. Il s’amuse à la faire tournoyer en dansant autour du piano, avec un plaisir simple et joyeux, une candeur qui éclabousse la scène.

Reconnaissance intime

Ce n’est pas Ravel, c’est Maurice. Maurice, comme un vieil ami, que les parents de Duparfait finirent par inviter à leur table et dans leur quotidien. Cette dissonance sociale apportée par leur fils, divergence inattendue, ouvre une fenêtre d’air frais dans la maison immobile.

Je ne saurais exprimer sans trop m’afficher-moi même le profond plaisir que me fit ce spectacle. Est-ce parce que j’ai connu ces classes cul-de-sac qui servent de dépotoirs aux grands collèges et lycées de France ? Parce que j’ai fait, moi aussi, et aussi jeune, des rencontres à travers les âges et la musique qui me tirèrent de la catatonie existentielle où une routine maligne m’avait enfermé ? Est-ce enfin parce que cet homme qui vibre au rythme des cordes a quelque chose de profondément touchant, et d’universel ? Je ne peux me prononcer — ne veux me prononcer même — et laisse les réponses à la discrétion de chacun. Dans cette forme fort simple, soliloque musical, il y a une densité de sens — intellectuel et sensuel — bien plus épaisse que dans nombre de productions massives, fortes d’une architecture laborieuse.

Il y a encore beaucoup à dire sur ce spectacle, qui brasse des questions politiques et sociales autant que des sujets intimes et psychologiques. C’est pourquoi je vous invite à écouter l’émission que Vincent Josse a consacré à La Fonction Ravel sur France Inter, le 19 septembre dernier, avec Claude Duparfait et François Dumont.

La Fonction Ravel se jouera également ce soir, samedi 21 janvier, à 20h, en salle Gignoux du TNS. La représentation est gratuite, mais il ne reste plus de place en réservation. Cependant, le jeu en vaut la chandelle, et s’inscrire sur la liste d’attente vous permettra peut-être d’assister à un moment d’une rare intensité.

Durée du spectacle : 1h 20

Que vous ayez eu la chance ou non d’assister à une représentation, il est possible de poursuivre le plaisir. Il existe en effet, sur le site de France Culture, un bijou disponible à la ré-écoute : une lecture de nombreux extraits de La Fonction Ravel par Claude Duparfait, accompagné par François Dumont (effectuée le 23 novembre 2016).

Regardez également le teaser du spectacle :

Un regard sur Play Loud — Compagnie Mavra — TAPS

Un regard sur Play Loud — Compagnie Mavra — TAPS

C’est tellement dur, putain, d’être proche de quelqu’un et de supporter tout ça. Et pourtant c’est tout ce que je veux.

Sophie Tzvetan, Jérémie Gasmann, Fabio Godinho, Emeline Touron, David Bescond © Compagnie Marva

              « Jouer fort », littéralement, est une pièce atypique, dès sa structure. Les 12 pistes de l’album s’enchaînent, en faisant se succéder des souvenirs, des échanges et des tableaux de vie dans lesquels tout un chacun peut se retrouver. Dialogues et soliloques décousus, ce sont de fugaces portraits d’êtres sans noms qui m’observent avec des regards familiers. Quatre trentenaires pris en tenaille entre la vie rêvée de leurs fantasmes et la rudesse de l’existence. Quotidien des relations, de l’incommunicabilité et de l’emprise de la technologie, Play Loud présente des particuliers qui tendent vers l’universel. C’est un sentiment fort perturbant que d’entendre prononcées sur scène des paroles et des pensées que je croyais personnelles et intimes. Des sentiments que j’ai pu rencontrer au sein de situations tellement incongrues que je ne pouvais suspecter que d’autres les aient également connus. Selon les propres termes de Jean-Thomas Bouillaguet, ce spectacle parle d’amour, pour parler d’aujourd’hui. Bien que sur-exploité, ce thème demeure l’un des plus indéboulonnables moteurs de l’art, et de la vie. Parler d’amour c’est nécessairement évoquer toute l’existence qui l’entoure. Comment le monde agit sur nos relations humaines, notre comportement envers autrui. Qui suis-je dans cet univers, ce grésillement d’informations qui me précipite de l’une à l’autre.

La compagnie Mavra est dirigée par Jean-Thomas Bouillaguet, metteur en scène d’un théâtre-tribune où la parole est politique, et par Emeline Touron, actrice menue qui interprète ici l’un des personnages. Vivace, elle glisse d’une nonchalance critique à un investissement émotionnel de plus en plus prégnant, finissant par une crise de nerfs glaçante. Elle joua en compagnie de Jean-Thomas Bouillaguet dans Low, en 2011, spectacle mis en scène par Mouss Zouheyri au sein de la compagnie Mavra. Pièce d’une jeunesse sans repère qui cherche à s’échapper, les résonances avec Play Loud sont palpables (l’auteur, Daniel Keene, a d’ailleurs vu sa pièce L’Apprenti jouée au TAPS en novembre dernier). David Bescond (touche à tout, actif au sein de plusieurs compagnies et accessoirement modèle photographique), les joues creusées, raconte une enfance de solitaire, délaissé par une mère elle-même sans amour. Sa camarade Sophie Tzvetan (connue au sein de la promotion 67 de l’ENSATT où ils étudient de 2005 à 2008) démarre sur des sentiments fort violents. Objet de doutes et de déceptions, elle figure la femme abandonnée, dévorée par un manque indicible. Enfin, Fabio Godinho, qui n’en est pas à sa première expérience avec Falk Richter. En 2013, il monte Hôtel Palestine, dans le cadre du prix Théâtre 13, avec déjà une utilisation importante du support vidéo, et une guitare amplifiée. Ici, il incarne brillamment ses différents personnages, avec une justesse de voix sans reproche. Le seul élément qui a pu m’apporter quelque gêne durant le spectacle fut un excès de hurlements qui, en s’accumulant, perdaient de leur force évocatrice.

Scène de correspondances

Fidèle à lui-même, Falk Richter traite de l’individu pour parler du monde. Bien connu des habitués du TNS (Trust, Small town Boy, Je suis Fassbinder), cet auteur majeur de la scène contemporaine possède une plume hautement politique. Son texte est ici remanié librement par Jean-Thomas Bouillaguet. C’est l’un des plaisirs que ce dernier proclame : la grande liberté laissée par l’auteur ; un champ de possibles où les interprètes injectent leurs propres souvenirs et références culturelles. L’ordre des pistes n’est pas le même que dans l’œuvre originale, et des modifications ont été apportées ça et là (dont l’ajout d’autres textes de Richter). Les pistes, protéiformes, composent un véritable album. Bien que disposées dans un ordre précis qui suit une certaine logique (notamment un effet cyclique de retour entre la 1 et la 12), elles sont indépendantes et autonomes. Chacune pourrait se présenter indépendamment des autres, et possède sa propre conclusion.

Spectacle musical jusque dans son titre, Play Loud sonne comme l’album souvenir d’une génération indéfinissable. Brian Eno, Leonard Cohen, Lou Reed ou encore Michel Berger traversent la scène dans les voix des interprètes. Jérémie Gasmann et sa guitare embaument le plateau de mélodies vivantes, guident le sens et accompagnent les quatre acteurs. Les genres et les tons se confondent, et sur ce plateau sans marque de distance avec le public, sous les puissants projecteurs et les ambiances lumineuses élaborées, je me suis parfois senti en plein concert. Cette forme hybride a de quoi questionner sur les limites même de la pièce du théâtre, mais n’en est pas moins captivante. Convocation de techniques multiples, le plateau fourmille de sensations qui se complètent et se commentent, un vivier où les couleurs et les sons se répondent.

La vidéo et les mots

S’il est une technique qui fit une entrée mitigée dans le monde du spectacle vivant, c’est bien la projection vidéo. Simple gadget pour certains, altérité contestable pour d’autres, et pourtant, média riche de sens et complémentaire de la présence physique de l’acteur. Cette technologie, depuis intégrée dans les mœurs du milieu, ne me fut rarement présentée aussi bien employée que ce soir-là. Sur un large cyclorama, montant à environ trois mètres, sont projetées de multiples images, très soignées. Découpé en quatre décors, correspondants aux quelques meubles disposée sur la scène, cet écran devient l’arrière-plan parfait de cases spatio-temporelles. La frontière qui le sépare du plateau est poreuse, et les acteurs la traversent volontiers, plus grands que nature dans ce cadre atypique. Sont également diffusés quelques extraits de films significatifs. Des titres qui, comme les musiques employées, sont les témoins d’un vécu et d’une époque. Dans la petite télévision projetée sur l’écran (amusante mise en abîme) passent quelques images de Salò ou les 120 Journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini. Une œuvre unique et terrible, sortie en salle de manière posthume, conspuée et censurée, révérée, crainte même — et accessoirement un film admiré par Fassbender, réalisateur dont Falk Richter affectionne le travail. La longue scène de démence d’Isabelle Adjani dans Possession, d’Andrzej Żuławski, est déclinée par les acteurs. Leurs corps s’agitent en tous sens, pris de convulsions, somatisation des violents hoquets qui secouent parfois l’âme. Le Quai des brumes (et son éternelle scène des beaux yeux) est projeté deux fois. À la deuxième diffusion, le film est flanquée d’une reprise tournée par les acteurs qui, muets, calquent leurs lèvres sur les paroles de Jean Gabin et Michèle Morgan. Ils en profitent d’ailleurs pour échanger leurs places presque à chaque plan, non sans comique. Quant à My Own Private Idaho, de Gus Van Sant, il constitue un pilier majeur du spectacle. L’une de ses scènes, jouées au tableau 12, est reprise, détournée et augmentée pour composer le tout premier dialogue de la soirée. Une parole aveugle, mais sûre de sa justesse, qui avance dans le noir pour questionner l’ineffable sentiment humain. Les mots, impuissants, sont relayés par l’image, et la musique.

Ces couleurs et ces sons, ces films ingurgités en masse entrecoupés de morceaux rock, ces écrans qui s’emplissent de pornographie et de rêveries de jeunesse sont des fenêtres pour fuir la crise du réel. S’oublier dans la frontière incertaine entre notre monde et un autre, plus beau, plus doux, plus simple peut-être, et en tous cas préférable. Il y a de quoi être touché, par ces personnages qui avouent leur faiblesse, et par ce tout ce en quoi ils nous ressemblent. Un skieur d’argent et une femme à tête d’ours viennent finalement emporter tous ces doutes dans le grand écran, vers le Pôle Nord. Au sein du théâtre, palais de fiction,cle cyclorama est un écran de projections mentales avec qui dialoguer, comme un miroir plus juste du monde. Ces médias font corps avec le texte. Pour servir la pièce, la compagnie a produit un travail d’ajustement technique remarquable. Tout s’imbrique avec justesse, et c’est une belle machine bien huilée qui tourne d’un bout à l’autre, que j’ai contemplée avec autant de plaisir que je peux prendre à écouter tout un album des Eagles.

Est-ce à dire que ce spectacle est triste, sombre, pessimiste ? Les personnages souffrent, le texte est brutal, cru, obscène parfois. La peur et la douleur sont omniprésentes. Et pourtant. À la rencontre du jeudi 12 au soir, les spectateurs étaient partagés. Tandis qu’à cour on ressentait le profond désespoir d’une situation inextricable et délétère, à jardin se conservait plus volontiers le sentiment d’une pièce vivante, drôle et tragique, tout autant que peut l’être le monde hors de la salle. Mais quel que soit le sentiment final que laisse le spectacle, sa qualité est attestée.

Play Loud se joue une dernière fois ce soir, vendredi 13 janvier 2017 au TAPS Scala, à 20h 30, avant de partir pour Bar-Le-Duc, Nancy, Sedan, et Troyes.

Sa durée est de 1h 30.

Un regard sur Dom Juan — Jean-François Sivadier — TNS

Un regard sur Dom Juan — Jean-François Sivadier — TNS

Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez
Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez

          Dom Juan, plus qu’un homme, plus qu’un personnage même — qui traverse les époques sous différentes enveloppes au gré de ses incarnations — Dom Juan dis-je, est un symbole. Passé dans le langage courant, cristallisant l’image du séducteur invétéré, on se souvient moins volontiers de sa principale caractéristique : l’impiété. Libertin dans ses mœurs comme dans ses dires, il est l’anti-héros immoral qui semble toujours s’en sortir. Un défi au ciel, qui, poussé à bout, punira l’impudent sans que celui-ci, néanmoins, n’ait consenti à virer de bord.

          Dom Juan est l’une de ces pièces jouées et rejouées qui font partie de l’inconscient collectif. Nous connaissons tous les principaux points de l’intrigue, sans même avoir nécessairement connaissance du texte. Le séducteur, la statue du commandeur, le festin de pierre. Ce qui m’importe donc, lorsque je vais voir — ou plutôt revoir — une représentation d’une pièce hautement classique, c’est bel et bien son interprétation. L’originalité du traitement, le renouveau des visages et les scènes cultes sous une lumière neuve.

          Dans cette version de Jean-François Sivadier — dont le talent pratique n’est plus à prouver, et que j’apprécie particulièrement pour sa Vie de Galilée de 2005 — le rôle-titre est tenu par Nicolas Bouchaud. Ce dernier se retrouve régulièrement dans le rôle titre de classiques montés par Sivadier (La Vie de Galilée, Le Roi Lear, Le Misanthrope…). Ce sont les visages familiers d’un duo récurrent que retrouve le public strasbourgeois — Nicolas Bouchaud ayant captivé lors de son interprétation du Méridien de Paul Celan en octobre 2015.

         Ici, l’acteur campe un Dom Juan jubilatoire, conquérant et affamé. L’œil fou et la bave aux lèvres, visage à la mobilité fulgurante sous une folle mèche blanche, c’est une figure bien éloignée du séducteur au sourire douceâtre que lévite dans les mémoires. Dom Juan est un bandit, un voyou, un criminel des mœurs. Musicien des cœurs, il manipule ses interlocuteurs sans douceur, et l’œil voit sur scène la monstrueuse composition d’un esprit dément en quête de plaisir. Inconstante et dangereuse, c’est une folie bien particulière qui ronge le plateau. Sivadier semble prendre plaisir à consacrer l’ignominie du personnage, dans une scénographie pour le moins somptueuse. Elle est le fruit du travail de Daniel Jeanneteau (qui déjà travailla sur un Molière avec Sivadier, en 2013, et qui comme lui fit ses classes à l’école du TNS), Christian Tirole (aux décors de La Vie de Galilée et du Misanthrope) et de Jean-François Sivadier lui-même. Loin d’un habillage réaliste, la scène est une machine à ressorts multiples qui tremble et se déconstruit au rythme de l’intrigue. Du grand chambardement, troublant et exalté qui laisse pantois, dans sa débauche de fureur et de bruit.

          Le texte est servi avec méticulosité. Les acteurs présentent de superbes voix, font sonner leurs répliques dans une accentuation sans anicroche et jouent des accents comme des masques. Quelques parties légèrement improvisées et autres répliques au public glissées là pour l’occasion font rire volontiers. Le spectacle s’affranchit d’emblée de tout réalisme : la salle comme la scène sont ses espaces de jeu. Que l’on connaisse ou non la pièce, et son détail, c’est un traitement délectable qui s’applique à ces figures et situations. Sganarelle, revêche et tremblant, est la conscience vacillante qui suit le pêcheur. Dépenaillé, moitié vil, moitié veule, pétri de bonnes intentions qui s’effacent devant son intérêt propre. Vincent Guédon est le parfait filou d’arrière-plan, jouant habilement de sa voix sur différents tableaux. Tantôt honnête et semble-t-il vertueuse, tantôt peureuse et caressante, et fort délicate dans sa reprise des Passantes de Brassens — transition musicale idéale entre les deux derniers actes. Notons également l’impressionnante polymorphie de Stephen Butel, qui jongle entre le patois gras du paysan lourdaud, les imprécations d’un gentilhomme au sang chaud, et les manières incertaines de Monsieur Dimanche. Lucie Valon met à profits ses talent de clown pour incarner la paysanne ingénue mais charmante, et La Violette goguenarde. Marie Vialle passe d’une Elvire exaltée au pauvre Francisque mendiant avec un timbre haut et clair. Saluons enfin Marc Arnaud, interprète classique et classieux de l’homme d’honneur, dans ses habits de frère vengeur et de père réprobateur. De tous les interprètes, pas un ne vacille dans le rutilant brasier de la scène.

          Ce spectacle se pose comme une expérience délirante, dont on ressort le souffle court et le sourire au lèvres. Les artifices de théâtre sonnent comme des mystères divins, les figures se succèdent sous les traits d’acteurs qui, en changeant de masque, changent de peau. Nicolas Bouchaud exulte et pétarade un rôle qui semble taillé pour sa démesure et son emphase. Scélérat attachant, faiseur de bons mots et créancier du pardon, Dom Juan est l’interlope garant d’une morale douteuse, qui séduit aussi bien qu’elle dégoûte. Ses ultimes paroles, alors que le feu le ronge et qu’elles pourraient, sur le papier, suggérer que l’impie se rend à la justice divine, sont données sur le ton d’une profonde ironie. Sarcastiques, et sans la moindre marque de remord, ni de terreur. La lumière crue qui tombe sur sa disparition sonne plus comme la fin de l’enchantement, la mort du sensuel, et du plaisir. Tandis que reste seul Sganarelle, dans des ruines de poussière promptement balayées par La Violette, l’amertume aux lèvres et les poches vides.

          Je ne saurais que trop conseiller de se rendre à ce tonitruent spectacle, qui se poursuit le 11, 12 et 13 janvier à 20h et le samedi 14 janvier à 16h, en salle Koltès du TNS.

          Toutes les places ayant été acquises, n’hésitez pas à tenter votre chance en venant vous inscrire à la liste d’attente, ouverte dans le grand hall 45 minutes avant le début de la représentation.

          Durée du spectacle : 2h 30

Plus d’informations sur le site du TNS