La Mort dans une boîte magique [Regard sur « Cold Blood » — Collectif Kiss & Cry]

La Mort dans une boîte magique [Regard sur « Cold Blood » — Collectif Kiss & Cry]

Rendu au Maillon Wacken par cette sombre soirée, affrontant la froideur vespérale d’une Strasbourg enneigée et les inconstance des transports, je parvins in extremis à destination. J’y découvris une salle comble, qui néanmoins m’avait conservé un siège en plein centre du premier rang. Tout joyeux — bien que frigorifié — je m’installais donc pour jouir de cette soirée. Et Cold Blood donna à ce verbe d’usage commun une pleine dimension.

Sur le modèle de Kiss & Cry créé en 2011 (nom repris par le collectif, et succès international), Cold Blood est un mélange de poésie, de théâtre d’objets, de danse et de cinéma. Porté par Jaco Van Dormael et Michèle Anne De Mey, prenant pour objets des mains mouvantes, le projet propose une plongée hypnotique dans le mystère séculaire de la mort. Que vois-t-on au moment de mourir ? C’est à cette question que les artistes s’attachent à répondre, par petites touches.

J’ai ressenti une fascination toute enfantine pour ces décors, créations de Sylvie Olivé qui se réjouit de la dimension bidouille de son œuvre. De magnifiques maquettes reproduisant villes et intérieurs, ruines et vastes paysages. Le tout à l’échelle des mains que les performeurs installent dans ces écrins.

© Julien Lambert

Les scènes sont filmées par plusieurs caméras dynamiques et les images, montées en direct, sont projetées sur un large écran au-dessus de la scène. Ainsi, nous observons la création d’un film sur le vif.

Le voyage métaphysique

Les textes de Thomas Gunzig sont distillés son envoûtante voix. Nous assistons à sept morts. Il y en a de toutes sortes : des tragiques, des idiotes, des banales. Ces décès ne sont nullement dramatiques, ni même pathétiques. Certains se révèlent étonnamment drôles, dignes des pires Darwin Awards. Puis s’ensuit l’image, le souvenir, le fragment de réminiscence qui ressurgit dans cet espace infime où l’existence bascule. Il y a beaucoup de beauté dans ces moments à la fois très personnels et universels. Beaucoup de rires aussi, francs, amusés ou noirs. Diverses musiques accompagnent les scènes. Je me suis amusé à remarquer que sont convoqués, entre autres, Perfect day de Lou Reed et le Boléro de Ravel, musiques respectivement employées dans de récents spectacles (Play Loud et La Fonction Ravel chroniqués ici même). Le tout dénote d’une ambiance riche, assez américanisée. Le drive-in, le pop-corn, les claquettes de Broadway, le striptease… cette culture qui nous est familière et nous parle sans équivoque. Les références sont riches et aussi nombreuses que peuvent l’être celles qui parsèment nos propres existences, comme celle faite à l’immense chorégraphe Maurice Béjart avec cette tache de sang, cette table rouge où se danse le Boléro). [référence indiquée par une lectrice]

Cold Blood possède ainsi une amplitude exceptionnelle. Il me semble impossible de ne pas se sentir concerné par son propos. Le fait est que le spectacle aspire son public dans un voyage pensé, prévu, formalisé. Les vies narrées sont loin d’être banales. Certaines sont même horriblement singulières. Cependant nous nous les approprions à travers leurs détails, leurs préoccupations, leur petits riens. Dans ces minuscules objets, amplifiés par l’appareillage cinématographique, nous retrouvons l’ampleur de l’univers tiraillé entre le micro et le macrocosme. Ainsi les mains voyagent-telles de l’habitacle d’une petite voiture à celui d’une station spatiale. Tout ce qui est se trouve absorbé dans ce dispositif, et les danses délicates de ces petits mouvements sont omniprésentes.

© Julien Lambert

Je pourrais revoir, ou plutôt revivre dix fois ce spectacle qu’il me plairait toujours autant, je pense. D’autant que chaque représentation est unique. Contrastant avec la minutieuse organisation nécessaire à la réalisation d’un tel tour de force, Jaco Van Dormael affirme que l’improvisation est maître à bord. Les numéros des mains sont prévues sur un canevas, mais leur réalisation est à la discrétion et à l’inspiration des performeurs. Rien n’est enregistré, chaque soir est un nouveau spectacle.

La main du magicien

Je suis resté émerveillé par la prodigieuse imagination du collectif. Les effets produits sont saisissants et les techniques fascinantes. Des éclairages partiels permettent de faire flotter les corps ou les mains. Travellings dans des pièces successives le long d’un tapis roulant, laverie de voiture automatique avec des plumeaux rotatifs, l’espace sans limite même, vu d’une station orbitale. Toutes ces ficelles sont fascinantes, autant dans leur conception que dans les effets produits.

Les mains sont de puissants vecteurs d’émotions. Dans l’organisme, elle occupent une place privilégiée. Fonctionnelles, sensuelles, expressives, ce sont deux organes dont la merveille nous est cachée par leur banalité. Elle illustrent un discours, transmettent chaleur et émotions, accompagnent chacun de nos gestes quotidiens. Représenter l’être par sa main est un choix tout à fait légitime. D’autant plus que le texte, vouvoyant le public dans ses récits, nous associe aux personnes dont il narre les décès. Si nous sommes ces êtres, il est normal que la seule chose que nous voyons de nous-mêmes soient nos mains — car il s’agit bel et bien la partie de notre corps que nous fréquentons le plus. Dans le kaléidoscope, les doigts jouent à reproduire des formes humanoïdes, silhouettes abstraites à figures digitales.

Cold Blood fait appel à notre facette enfantine, émerveillée par ces tours de prestidigitation et ces maquettes fantastiques. J’ai ainsi vu les jouets idéaux que je rêvais, à l’époque où j’inventais des mondes inédits entre des piles de livres — des mondes dont les héros étaient mes mains mouvantes. La scène rappelle ces souvenirs, ceux des ombres chinoises sur le mur et des castelets où j’allais voir des marionnettes, les grands jouets finement détaillés. Et comme lors de ces jeux, je me vis oublier ce soir-là, par moments, la présence des corps au-delà des jouets.

Car bien que les performeurs soient visibles sur scène, l’écran prend soin de ne point les révéler. Seules trois exceptions notables : une tête qui émerge d’une plaine de fleurs et d’herbe blanche — d’abord comme un butte herbeuse, ensuite comme effet comique —, un plan qui englobe la manipulatrice dansant sur la glace, et enfin une femme flottant dans la pénombre (grâce à un habile procédé), vue au travers d’une fenêtre entrouverte. En dehors de ces moments privilégies, les main se suffisent à elles-mêmes. Ce sont des personnages complets et autonomes. Virtuoses affranchis des lois de la pesanteur, elles occultent aisément leurs marionnettistes.

© Julien Lambert

Bien entendu, il faut saluer la performance technique que constitue ce spectacle. Les décors sont amenés sur scène un par un, les caméras sans cesse déplacées, les effets produits avec délicatesse. La régie est en permanente ébullition. Plus d’une fois, j’ai perçu la tension de tout cet affairement, qui se déroulait seulement à quelque mètres de moi. Les techniciens se succèdent, se préparent et lancent divers tops. Je perçois tout l’affairement du tournage. Et c’est là un élément du paradoxe dans lequel me plonge ce spectacle.

Une question de genre

Je m’interroge. Ai-je assisté à un spectacle, à du théâtre, à de la danse ? Je parlais plus haut de performeurs, car il ne s’agit pas d’acteurs. Ils sont bien présents sur une scène, sous l’œil d’un public (et le spectacle se fend de nombreuses références au spectacle vivant) mais ils n’en sont pas visiblement conscients. Leur attitude physique ne tient pas compte du regard libre du spectateur, mais de la bonne réalisation des actions qui seront filmées. Je mets de côté quelques rares scènes, notamment celle où deux comédiens sont à une table en avant-scène : éclairés de pied en cape, ils jouent intégralement leurs rôles, au-delà des sections filmées. Pour l’ensemble, nous regardons des techniciens et des acteurs de cinéma. Non pas que cela soit désagréable, mais je m’interroge sur les effets produits. J’ai regardé une équipe technique, qui était ce qu’elle semblait être, au premier degré. Je l’ai entendue communiquer, factuellement, échanger des informations pratiques — je l’ai vue réaliser en somme — et cela m’a gardé à distance de toute immersion.

Pourtant, c’est précisément à l’immersion que semble prétendre Cold Blood. Des paroles hypnotiques (« Vous entendez une voix. Cette voix va compter jusqu’à trois, et à trois vous dormirez. ») aux partis pris de mise en scène (avancées de l’œil dans des décors réalistes, intérieurs de voitures, vues subjectives, etc.), les codes employés semblent semblent témoigner de la recherche de cette plongée dans un autre monde, d’où aucun voyageur ne revient. Montrer le processus de réalisation procède d’un plaisir curieux, et aussi de l’admiration devant cette mécanique si bien réglée. Mais je n’y trouve pas d’avantage.

Non pas qu’il devrait y avoir quelque chose d’autre. Dans la question contemporaine de la présence de l’image filmée sur scène, Cold Blood va très loin. Plus loin que quiconque peut-être. Il s’agit là d’un cinéma qui émerge de l’appareil théâtral, et s’en éloigne radicalement. L’écran est un regard coupé et dirigé. Le cinéaste cadre, c’est-à dire qu’il choisit ce qu’il désire montrer au public. L’œil, lui, erre librement dans l’entrelacs de câbles et de supports roulants où les paysages enchanteurs ne sont plus que maquettes. Ainsi, le cinéma est l’émerveillement ordonné et délimité, tandis que la dimension théâtrale procède d’avantage d’un désenchantement — le magicien qui révèle ses secrets. Le double regard et son opposition que je porte sur cette scène sont intéressants, mais également fort troublants. Car puis-je parler de spectacle lorsque je regarde l’équipe de tournage ? Sans poser de conclusion définitive sur ce sujet (et croyez bien que ce flottement ne m’est pas coutumier) je continue de m’interroger sur la dichotomie profonde qu’incarne cette création.

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Il s’agit d’un spectacle exceptionnel à tous points de vue. Technique, texte, image et procédés sont de la meilleure qualité, et il serait fort dommage de rater pareil bijou. De plus, et une fois encore, il s’agit d’un objet à part dans le paysage théâtrale francophone, et de tels spectacles doivent s’apprécier pour leur rareté.

Cold Blood s’est joué une dernière fois au Maillon Wacken ce soir, puis est parti pour Lyon. Au vu de l’immense succès de son grand frère, gageons que les dates se poursuivront encore longtemps.

© Julien Lambert

2 réactions au sujet de « La Mort dans une boîte magique [Regard sur « Cold Blood » — Collectif Kiss & Cry] »

  1. Puisque j’ai lu dans votre critique de Moeder que vous n’avez un intérêt que récent pour la danse, je me permets de peut-être vous faire découvrir qu’au-delà de la simple évocation musicale du Boléro de Ravel, il s’agit aussi et surtout d’une réinterprétation de la chorégraphie culte et sublime de Maurice Béjart (la fameuse table rouge!)
    https://youtu.be/SS_WJmLGFrA

    Bien à vous

    1. Bonsoir Céline.

      Grand merci pour cette découverte ! C’est une référence magnifique dont je n’avais connaissance. J’ai ainsi pu visionner plusieurs versions de ce Boléro sur la « table rouge ».

      J’ai modifié l’article en conséquence, et vous remercie encore une fois pour cet agréable commentaire.

      Bien à vous.

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