Un regard sur Dom Juan — Jean-François Sivadier — TNS

Un regard sur Dom Juan — Jean-François Sivadier — TNS

Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez
Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez

          Dom Juan, plus qu’un homme, plus qu’un personnage même — qui traverse les époques sous différentes enveloppes au gré de ses incarnations — Dom Juan dis-je, est un symbole. Passé dans le langage courant, cristallisant l’image du séducteur invétéré, on se souvient moins volontiers de sa principale caractéristique : l’impiété. Libertin dans ses mœurs comme dans ses dires, il est l’anti-héros immoral qui semble toujours s’en sortir. Un défi au ciel, qui, poussé à bout, punira l’impudent sans que celui-ci, néanmoins, n’ait consenti à virer de bord.

          Dom Juan est l’une de ces pièces jouées et rejouées qui font partie de l’inconscient collectif. Nous connaissons tous les principaux points de l’intrigue, sans même avoir nécessairement connaissance du texte. Le séducteur, la statue du commandeur, le festin de pierre. Ce qui m’importe donc, lorsque je vais voir — ou plutôt revoir — une représentation d’une pièce hautement classique, c’est bel et bien son interprétation. L’originalité du traitement, le renouveau des visages et les scènes cultes sous une lumière neuve.

          Dans cette version de Jean-François Sivadier — dont le talent pratique n’est plus à prouver, et que j’apprécie particulièrement pour sa Vie de Galilée de 2005 — le rôle-titre est tenu par Nicolas Bouchaud. Ce dernier se retrouve régulièrement dans le rôle titre de classiques montés par Sivadier (La Vie de Galilée, Le Roi Lear, Le Misanthrope…). Ce sont les visages familiers d’un duo récurrent que retrouve le public strasbourgeois — Nicolas Bouchaud ayant captivé lors de son interprétation du Méridien de Paul Celan en octobre 2015.

         Ici, l’acteur campe un Dom Juan jubilatoire, conquérant et affamé. L’œil fou et la bave aux lèvres, visage à la mobilité fulgurante sous une folle mèche blanche, c’est une figure bien éloignée du séducteur au sourire douceâtre que lévite dans les mémoires. Dom Juan est un bandit, un voyou, un criminel des mœurs. Musicien des cœurs, il manipule ses interlocuteurs sans douceur, et l’œil voit sur scène la monstrueuse composition d’un esprit dément en quête de plaisir. Inconstante et dangereuse, c’est une folie bien particulière qui ronge le plateau. Sivadier semble prendre plaisir à consacrer l’ignominie du personnage, dans une scénographie pour le moins somptueuse. Elle est le fruit du travail de Daniel Jeanneteau (qui déjà travailla sur un Molière avec Sivadier, en 2013, et qui comme lui fit ses classes à l’école du TNS), Christian Tirole (aux décors de La Vie de Galilée et du Misanthrope) et de Jean-François Sivadier lui-même. Loin d’un habillage réaliste, la scène est une machine à ressorts multiples qui tremble et se déconstruit au rythme de l’intrigue. Du grand chambardement, troublant et exalté qui laisse pantois, dans sa débauche de fureur et de bruit.

          Le texte est servi avec méticulosité. Les acteurs présentent de superbes voix, font sonner leurs répliques dans une accentuation sans anicroche et jouent des accents comme des masques. Quelques parties légèrement improvisées et autres répliques au public glissées là pour l’occasion font rire volontiers. Le spectacle s’affranchit d’emblée de tout réalisme : la salle comme la scène sont ses espaces de jeu. Que l’on connaisse ou non la pièce, et son détail, c’est un traitement délectable qui s’applique à ces figures et situations. Sganarelle, revêche et tremblant, est la conscience vacillante qui suit le pêcheur. Dépenaillé, moitié vil, moitié veule, pétri de bonnes intentions qui s’effacent devant son intérêt propre. Vincent Guédon est le parfait filou d’arrière-plan, jouant habilement de sa voix sur différents tableaux. Tantôt honnête et semble-t-il vertueuse, tantôt peureuse et caressante, et fort délicate dans sa reprise des Passantes de Brassens — transition musicale idéale entre les deux derniers actes. Notons également l’impressionnante polymorphie de Stephen Butel, qui jongle entre le patois gras du paysan lourdaud, les imprécations d’un gentilhomme au sang chaud, et les manières incertaines de Monsieur Dimanche. Lucie Valon met à profits ses talent de clown pour incarner la paysanne ingénue mais charmante, et La Violette goguenarde. Marie Vialle passe d’une Elvire exaltée au pauvre Francisque mendiant avec un timbre haut et clair. Saluons enfin Marc Arnaud, interprète classique et classieux de l’homme d’honneur, dans ses habits de frère vengeur et de père réprobateur. De tous les interprètes, pas un ne vacille dans le rutilant brasier de la scène.

          Ce spectacle se pose comme une expérience délirante, dont on ressort le souffle court et le sourire au lèvres. Les artifices de théâtre sonnent comme des mystères divins, les figures se succèdent sous les traits d’acteurs qui, en changeant de masque, changent de peau. Nicolas Bouchaud exulte et pétarade un rôle qui semble taillé pour sa démesure et son emphase. Scélérat attachant, faiseur de bons mots et créancier du pardon, Dom Juan est l’interlope garant d’une morale douteuse, qui séduit aussi bien qu’elle dégoûte. Ses ultimes paroles, alors que le feu le ronge et qu’elles pourraient, sur le papier, suggérer que l’impie se rend à la justice divine, sont données sur le ton d’une profonde ironie. Sarcastiques, et sans la moindre marque de remord, ni de terreur. La lumière crue qui tombe sur sa disparition sonne plus comme la fin de l’enchantement, la mort du sensuel, et du plaisir. Tandis que reste seul Sganarelle, dans des ruines de poussière promptement balayées par La Violette, l’amertume aux lèvres et les poches vides.

          Je ne saurais que trop conseiller de se rendre à ce tonitruent spectacle, qui se poursuit le 11, 12 et 13 janvier à 20h et le samedi 14 janvier à 16h, en salle Koltès du TNS.

          Toutes les places ayant été acquises, n’hésitez pas à tenter votre chance en venant vous inscrire à la liste d’attente, ouverte dans le grand hall 45 minutes avant le début de la représentation.

          Durée du spectacle : 2h 30

Plus d’informations sur le site du TNS

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